Frank Miller revient sur les moments majeurs de la création de Batman The Dark Knight Returns. Ce texte à fait l’objet d’une préface, àditée pour la première fois dans l’édition du dixième anniversaire de l’oeuvre. Elle est également un hommage à Will Jungkuntz (1955-1985)

1963 (ou peut-être 1964? J’ai perdu la date exacte, mais le souvenir reste vivace). Un magasin dans le Vermont. J’ai 6 ans (ou 7). Je tombe sur un numéro spécial de 80 pages de Batman. Je l’ouvre. Je le feuillète. Je tombe dedans. J’aurais aimé tenir un journal de cette période, mais qui aurait pu imaginer la suite ? Personne. Sauf peut-être Dick Giordano. Peut-être que Dick avait une idée précise d’où tout ceci allait nous mener. Il était responsable éditorial chez DC Comics à l’époque et il faisait le forcing depuis quelques mois pour mettre en avant Batman. Quel que soit le résultat, il faisait son maximum. C’était une idée fixe.

1984. Dans de nombreux bars et restaurants. Au cours de multiples rendez-vous. Dick Giordano répète inlassablement « Oui, bien sûr, les ventes de Batman sont médiocres. Mais regarde : à chaque fois qu’un sondage sort dans un fanzine, Batman est en tête des héros les plus populaires. Le temps est venu de redonner un coup de jeune à ce vieux cheval de guerre. »

Mais ça n’allait pas plus loin. Et c’est ce qui m’embêtait à propos de Batman. Il n’était pas vieux, bon sang ! Malgré ses cinquante années de publication en continu, il était toujours fringant, pimpant… il avait toujours vingt-neuf ans. Aucune ride sur son cou de taureau. Toujours sûr et certain de ses capacités physiques. Éternellement jeune, plus jeune que Magic Johnson ou Michael Jordan. Le temps n’avait pas de prise sur lui.

batman dark knight returns

1985. Dans mon appartement de New York. Une prise de conscience. Un vrai coup de massue. Mon trentième anniversaire arrive à grands pas. Je vais avoir un an de plus que Batman. Je venais à peine d’accepter que mon petit frère soit plus vieux que Spider-Man, mais Batman ? Batman ?! Mon héros d’enfance ? Cette figure paternelle au menton carré ? Je vais être plus vieux que Batman ? C’était insupportable. Je devais agir. Plus tard, la même année. À bord d’un avion pour le Texas. Dick Giordano et moi-même devisons autour d’un verre de vin. J’ai ce projet sur Batman qu’il m’a demandé. Le concept, plutôt simpliste, est le suivant : avancer dans le temps pour relater la dernière affaire de Batman. De cette façon, il serait à nouveau plus vieux que moi. Je mitraille Dick d’idées et de saynettes. Il m’encourage à aller plus loin. Je me lance dans une version brute du récit, pas vraiment une histoire à proprement parler : un mélange de choses plutôt cools que Batman va dire et faire, et une fin qui ne pourra jamais fonctionner – et que DC n’osera de toute façon jamais publier.

À ce moment, THE DARK KNIGHT RETURNS est, pour employer un terme technique, un vrai merdier. Mais un beau merdier. Je suis chaud bouillant, prêt à commencer. Et un bon éditeur sait quand le moment est venu de faire démarrer un projet. Dick me donne le feu vert, persuadé qu’il pourra m’empêcher de faire trop de dégâts.

Réunir l’équipe artistique est la partie la plus facile. Un jeu d’enfant. Quand il s’est agi de collaboration, j’ai été chanceux deux fois d’affilée. Mon partenaire de longue date, Klaus Janson, a apporté une verve et une énergie tonitruantes à mes dessins sur Daredevil, chez Marvel. Quand nous avons terminé notre run, Klaus s’occupait de la majeure partie du dessin, et quand je suis parti, il m’y a remplacé. La seule vraie question était : voulait-il encore bosser avec moi ? Heureusement pour moi, il le voulait.
Après Daredevil, j’ai réalisé mon premier roman graphique, RONIN, publié par DC Comics. Lynn Varley, une peintre, m’a alors rejoint et, page après page, a atteint de nouveaux sommets dans l’art de mettre en couleurs des comics. Sur ce point, Lynn a révolutionné le rôle de la couleur dans les comic books, et apporté une telle atmosphère, une telle chaleur, et un tel professionnalisme à mon trait, que mes noirs et blancs semblaient incomplets sans son talent. Même le scénario semblait trop froid et inachevé tant qu’elle n’y avait pas adjoint ses couleurs. Pour tous les coloristes à venir, Lynn avait placé la barre au niveau de la stratosphère.
Un membre moins visible, mais tout aussi important, de l’équipe de RONIN était Bob Rozakis, chargé de la production chez DC, qui a veillé tant de nuits, s’échinant à vérifier les impressions et résolvant nombre de problèmes que nous n’avions pas anticipés. C’était un projet ambigu, muri durant une période de transition, et de nouveaux défis semblaient s’amonceler jour après jour. Le travail de Bob fut crucial, bien que peu prestigieux. Avec lui sur ce nouveau projet, nous pouvions dormir tranquilles.

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Tout aussi indispensable au rendu final fut l’expertise de la direction artistique. DC mit ses meilleurs hommes à contribution, parmi lesquels le regretté Neal Pozner et Richard Brunning. La présente édition prouve que cette tradition est toujours respectée.

1977. L’appartement de Jenette Kahn, directrice des éditions DC. Une fête. Intrigué par la collection de romans policiers de Jenette, je rencontre le sympathique et malicieux scénariste Mike W. Barr. Nous devenons immédiatement amis et il ne faut pas longtemps avant que nous ne nous mettions à parler de Batman. Les idées fusent de part et d’autre, et ce, pour plusieurs années à venir.

1979. Les bureaux de Marvel. « C’est une idée pour Batman, ça ! » me lance ma responsable éditoriale Jo Duffy, en réponse à une scène que j’aimerais écrire pour un épisode de Daredevil. Ce n’est pas la première fois qu’elle me le dit. Mais elle reste une experte, ouverte aux suggestions : Jo est à la fois une éditrice, une collègue, une consultante et une amie. Et bien entendu, des années plus tard, elle aura encore beaucoup à m’apprendre au sujet de Batman.
Rien ne naît du vide et, bon sang, c’est encore plus vrai quand vous travaillez sur un personnage chéri par plusieurs générations. Les idées se bousculent comme des muses bavassant dans les salons en ville, les restaurants ou bien à des tables de poker. Contentons-nous de dire que si je devais faire la liste de tous les scénaristes qui ont eu quelque chose à offrir à Batman, il n’y aurait plus de place dans cet album pour l’histoire que vous allez lire.

Concevoir THE DARK KNIGHT RETURNS fut un grand huit avec de nombreux hauts et de nombreux bas, des débats sans fin et quelques heureuses surprises. Tout était dans l’air, porté par les battements d’ailes de nos nombreuses muses. Et puis, il y avait Batman lui-même. Il restait le patron. Toujours prompt à nous le rappeler. Il a une personnalité et un but bien définis. Il n’est ni petit ni médiocre et ce n’est pas un chouineur : il n’y a pas une once d’apitoiement chez lui. Il est intelligent. Il est noble. Et plus important que tout : il est grand. Ses passions sont grandes. Même ses malheurs le sont : il n’est pas sujet à la simple dépression, mais à des ruminations et à un tourment wagnériens. Et ses triomphes sont dignes de l’Olympe.

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Il persévère.

Et, paradoxalement, tous les aspects couillons et absurdes de la légende sont revenus petit à petit. La Batcave ne pouvait être complète sans le penny géant. Et quand le Commissaire Gordon veut contacter son hors-la-loi préféré, il ne le fait pas discrètement, comme toute personne sensée le ferait. Naaan. Il allume le Bat-Signal et en fait profiter tout le monde. Avec une centaine de pages de plus, je pense que j’aurais fini par coller des machines à écrire géantes et le Mini-Bat par-dessus le marché. Je n’ai jamais eu l’intention d’utiliser Robin. Mais un beau jour, un éclat de couleur vive finit par sauter par dessus les immeubles, surplombé par un géant en noir et gris… et la voilà, Robin. Même si elle n’est pas sortie de mon imagination.

1985. À 9000 mètres d’altitude. Le dessinateur John Byrne et moi-même discutons de Batman. John me parle de Robin. « Robin devrait être une fille », me dit-il. Il évoque un dessin réalisé par Jaime Hernandez, présentant une version féminine de Robin. Pour appuyer sa proposition, John réalise également
quelques crayonnés. Mais il faudra attendre Lynn Varley pour que Carrie Keane Kelley trouve sa propre voix. Il n’est pas exagéré de dire que Lynn a co-écrit et co-édité Robin, ainsi que tout ce qui concernait les dialogues de jeunes. Et ce n’est qu’un des nombreux apports de Lynn, au-delà de sa palette de couleurs. Ce livre est autant le sien que le mien. Les collègues, les amis, les muses virevoltantes. Ils furent tous très généreux. Et je pus enfin laisser de côté ce qui me démangeait. Avec une aide non négligeable, j’ai pu enfin envoyer un cadeau à travers le temps, à ce petit gars du Vermont qui a ouvert un jour une BD de Batman, et qui est tombé dedans sans jamais en ressortir.

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