C’était facile… tout ce qu’on avait à faire, c’était se mettre d’accord.

C’est ensuite que ça s’est compliqué.

Car, à notre réunion annuelle, le « Super Sommet », tous les scénaristes et tous les dessinateurs, comme ils l’avaient déjà fait une fois par an depuis quatre ans pour planifier le destin de l’Homme d’Acier, de Lois Lane et du reste de Metropolis, se sont réunis pour se mettre d’accord sur l’histoire à raconter… Il ne nous restait plus qu’à avancer.

Bon sang, que nous étions naïfs.

Nous nous disions que la mort et le retour d’un héros constituaient un des fondements du monde des comic books (pardi, dans toutes les mythologies, c’est un « passage » obligé pour le héros), et que ce serait précisément notre prochaine saga.

La réalité des coulisses, c’est qu’Hollywood était à nouveau intéressé par Superman grâce à l’approche que nous avions adoptée depuis 1986 quand Jerry Ordway, John Byrne et Marv Wolfman se sont ingéniés à moderniser la « franchise » de l’Homme d’Acier.

Lois & Clark : les Nouvelles aventures de Superman avait   reçu le « feu vert » pour une saison à la télévision en 1993. Et la Super-Équipe était sur le point de se réunir pour planifier les aventures de Superman de 1992 et début 1993…

L’équipe d’alors, scénaristes et dessinateurs (tous représentés dans ce volume) avait prévu de mener le couple ultime, Lois Lane et Clark Kent, à l’autel dans Adventures of Superman #500. MAIS…

Car c’est un grand «mais» (et aussi un grand met, comme ceux qui ont lu l’histoire le savent déjà…).

 

Jenette Kahn, Présidente de DC, et moi-même pensions que cela profiterait aux ventes des titres Superman (qui n’étaient pas au sommet à l’époque, malgré le respect et les louanges de la critique) si nous coordonnions un mariage entre les personnages, dans les bandes dessinées et à la télévision en même temps.

Ce qui voulait dire mettre l’histoire, déjà planifiée par les scénaristes, en veilleuse pendant un temps indéterminé… parce que si la série télé était un succès, cela pourrait prendre des années avant que le mariage ne soit raconté sur papier… et les auteurs ne seraient peut-être plus dans l’équipe… ou pire, le récit pourrait être précipité si la série était prématurément annulée.

L’ambiance dans la salle de réunion n’était pas bonne. Les gens de la bande dessinée avaient le sentiment que ceux d’Hollywood piétinaient des plans mûrement réfléchis… Et nous, les « salariés du groupe », essayions d’avoir une vue d’ensemble. Nous étions à un feu rouge.

Cela dit, ça se passait comme ça à presque toutes les réunions depuis 1988. Et après avoir passé quelques minutes « coincés », Jerry Ordway lançait en plaisantant « bon, on n’a qu’à le tuer ».

La différence, en 1991, c’est que DC, sans doute avec un sentiment de culpabilité, lançait un grain de sable géant dans les rouages des scénaristes, pour la première fois. En général, nous avions notre droit d’ingérence… mais nous étions toujours satisfaits par les directions que les auteurs et les créateurs nous proposaient. Et nous étions toujours satisfaits à l’idée de travailler sur le mariage des deux personnages… Nous voulions seulement retarder cela un peu, et capitaliser sur l’attention que pouvait attirer une série télé, si tant est qu’elle y parvienne.

Alors, nous nous sommes demandés « Bon… si on tue Superman… qu’est-ce qui se passe ensuite ? »

 

Et c’est là que débute LA vraie histoire.

J’affirme encore, après toutes ces années, que le segment de La Mort de Superman, dans cette vaste aventure, n’est pas réellement une « histoire »… c’est la mise en place d’une histoire… la GRANDE HISTOIRE. Et cette histoire raconte ce que serait le monde SANS Superman.

C’est à ce moment que la réunion a repris vie. Nous étions tous frustrés par le genre de héros qui attiraient l’attention et cumulaient les ventes à l’époque… des anti-héros au mieux… des gars qui tuent d’abord et qui posent les questions héroïques ensuite, alors que nous, nous travaillions sur un héros classique, alors considéré comme « de la vieille école ». Alors, nous nous sommes plongés dans la thématique : si l’on ne croit plus à l’idéal, est-il obsolète… et si oui, que se passe-t-il si on l’enlève ?

Eh bien…

Ensuite arrive une période de routine… Le lendemain, on annonçait nos plans dans la bible de tous les catalogues, le Previews (où les revendeurs peuvent pré-commander des comic books… guidés par des dessins et des informations sur ce qu’on imprimera dans les mois à venir).

En réalité, tout a commencé dans Newsday… un journal publié à Long Island, dans l’État de New York. Quelqu’un là-bas a pensé que la couverture de Previews méritait la une !

Hein ?

Je persiste à dire que si Madonna avait eu un bébé cette semaine-là, ou si une guerre avait explosé quelque part (les deux événements se sont produit par la suite… copieurs !) personne n’aurait rien remarqué !

Ce vendredi… quand la nouvelle a explosé… fut le jour le plus frénétique de toute ma carrière… J’ai fait au moins cinquante interviews télé et radio dans la journée ! (Je ne me plains pas… mais bon sang, on n’avait pas prévu ça !!) Et je devais quand même faire mon vrai boulot !

Le monde « réel » réagissait d’une manière PIRE que les citoyens de Metropolis et de l’univers DC ! Comment osions-nous nous débarrasser de ce trésor national (qui était la propriété de DC, au passage) ?

C’est là que les choses ont commencé à déraper…

On nous a accusés d’orchestrer ce « succès ». On avait la sensation d’être les victimes ! Quand le monde a réagi, on a essayé de contenir les informations… parce que nous pensions que la publicité était nécessaire une semaine ou deux autour de la sortie d’un numéro… et cette annonce était bien trop prématurée !

(Je le répète… la mort et le retour d’un héros sont des aliments de base du régime quotidien des comic books… nous n’avions jamais envisagé une telle réaction. Les revendeurs et les distributeurs partageaient le même avis, quand ils ont accueilli la nouvelle de l’imminent décès de Supes avec un bâillement…)

On n’arrivait pas à convaincre les journalistes d’attendre, de patienter… Martha Thomases, grande prêtresse de la publicité de DC à l’époque, a bien essayé !

Quand on ne peut pas les battre, faut les rejoindre !

C’est là que tout le monde nous a accusés de faire ça pour les ventes !

Que… ?

Bah… ouais ! M’enfin ! Toutes les histoires que nous faisions, nous espérions qu’elles engrangeraient plus de ventes. Et rappelez-vous que cet emballement trouve ses racines dans l’obligation d’attendre la possibilité paradisiaque d’une explosion des ventes après un mariage télévisé !

Vraiment… je ne comprendrais jamais les gens qui voudraient qu’on soit honteux d’espérer que les lecteurs achètent nos productions ! Si tu es cordonnier, n’espères-tu pas que les gens vont acheter tes chaussures ?

Les journalistes nous demandaient « comment osez-vous arracher Superman aux gens ? » Je leur demandais en retour « ça remonte à quand, la dernière fois où vous avez acheté un numéro de SUPERMAN ? »

La réponse, invariablement, était quelque chose comme « Euh… il y a vingt ou trente ans ».

De l’eau à mon moulin : « si vous n’arrosez pas vos plantes, elles meurent. Et Superman était là alors que vous n’y étiez plus ! »

Cependant, nous connaissions la fin de l’histoire, alors nous n’étions pas inquiets ! (Nous savions aussi que nous n’étions pas les premiers à tuer Superman… mais on en reparle plus loin…)

Quand nous avons vu que l’histoire attirait l’attention, nous avons compris qu’il nous fallait « passer la vitesse supérieure ». De là, la « réunion d’urgence » organisée à New York et commentée sur une chaîne locale de télévision.

Nous avons réuni tout le monde très rapidement pour gérer la réaction surprenante du monde entier face à la perspective de la mort de Superman. Car, à la lumière de cette réaction, nous savions qu’il fallait faire plus que montrer Superman assis dans son cercueil en disant « je suis reeeveeenuuu » quand les lumières s’éteignent.

 

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Image tirée de la mort de Superman, tome 2.

C’est là que nos discussions sont devenues plus sérieuses. Nous réfléchissions à la manière de faire revenir Superman… mais un Superman différent. Et, bien entendu, chaque équipe créatrice avait ses idées favorites.

Si je me souviens bien, Louise Simonson a dit « alors, faisons-les toutes ! »

Et c’était plus sensé que tout le reste.

Les quatre équipes créatrices auraient l’occasion de faire leur truc pendant une courte période… avant de participer à la saga du Règne des Supermen dans une conclusion étourdissante!

Cette réunion d’urgence a fait de l’histoire quelque chose de plus gros et de meilleur. Nous avons inventé un Superboy, un Homme d’Acier, un Kryptonien et un Superman Cyborg… chacun d’eux attendant et revendiquant d’être acclamé par les citoyens de Metropolis ! Ça grandissait… ça fleurissait…

Au final, nous avons créé une saga sur le long terme qui, pour une fois, laissait les lecteurs dans l’attente de la suite ! (Et je ne me remets toujours pas du fait que cette réunion a fait l’objet d’un « flash info » à la télévision, dans ma chambre d’hôtel, la nuit même où nous finissions de planifier Le Règne des Supermen* !)

Quand vous lirez l’histoire, ce sera à vous de juger si nous avons choisi la longueur du récit et sa direction de la bonne manière… mais que vous soyez curieux, ça c’est génial. Je crois que nous avons fait quelque chose que les comic books ne réussissent pas toujours… En général, nous n’avons pas assez de temps ni de recul… ou trop de temps… Cette histoire, pour longue qu’elle soit, s’emboîte parfaitement !

Qui aurait pu savoir que nous parlerions encore de La Mort de Superman quinze ans plus tard ? Nous… une fois que la presse a parlé de nos « Quinze ans de gloire »… Et nous voilà… et nous en parlons encore !

Espérons donc qu’avec cette édition, la sortie récente de la version animée et d’autres futures versions du sacrifice et du triomphe ultime de Superman (Allô ? la mort, quelqu’un ?), je reviendrai vous rappeler qu’il ne faut jamais sous-estimer Superman ni jamais le prendre pour argent comptant. Pas plus que ce message, d’ailleurs.

 

Mike Carlin                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  Metropolis, Juin 2007

 

 

P.S. : Voici la dernière pierre de l’édifice… Avant le retour de Superman, toute l’équipe des titres Superman et moi-même nous sommes rendus à Los Angeles pour rencontrer les acteurs et l’équipe de la série qui avait mis un « grain de sable géant » dans nos rouages : Lois & Clark. Complètement éblouis, nous avons pu faire une apparition dans le troisième épisode de la nouvelle série… avant même sa diffusion !

(Regardez, Mike CARLIN et Louise SIMONSON en couple heureux avec leur « bambin » vêtu d’un pyjama Superman ! ET regardez le fils de Jon BOGDANOVE, Kal-El (!) sur l’épaule de son père, dans la foule ! Et tout le reste !).

Mais le plus grand, le plus grisant moment de tout le séjour fut la rencontre avec Joanne et Jerry SIEGEL… à un dîner qui rassemblait tous les créateurs de Superman et les producteurs de Lois & Clark.

 La soirée nous a tous appris que Jerry S « comprenait »… En tant que scénariste, il comprenait qu’il fallait bousculer les choses… et il était impressionné par l’attention que nous avions générée. Il m’a même rappelé qu’il avait déjà raconté cette histoire en premier, dans Superman #124, alors il savait comme gérer l’affaire ! Il l’avait inventée ! Encore !

Je crois que si nous avions cru faire quelque chose qui n’avait jamais été fait précédemment, nous ne serions pas parvenus à rajouter ces petites touches qui ont rendu cette version si important pour le monde, à l’époque.

Jerry SIEGEL était enthousiasmé à l’idée de rencontrer certains des créateurs de la saga de la « Mort », d’autant qu’il les avait vus sur QVC vendre des comic books signés (et qu’il les avait rejoints)…

Je n’oublierai jamais qu’il était fan de notre travail !

Les gars, les filles… c’est ça qui a compté le plus pour moi, et pour les scénaristes et dessinateurs impliqués dans cette saga géante…

« Papa » a dit que c’était cool !

 

Wahou !

 

* Vous savez tous que ce titre est un coup de chapeau (melon, bien sûr, de M. Mxyzptlk) au titre original de la première histoire que SIEGEL et SHUSTER ont racontée, avec leur surhomme en version « méchant » ? Hein ? Non ? Tss tss ! Allez, googlez un peu, pour voir !


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