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Pendant l’année qui vient de s’écouler, j’ai beaucoup parlé de The Unknown Soldier ( Soldat Inconnu. Interviews, conférences, réunions… encore et encore, emporté par la valse de la promo. Et chaque fois que je consacrais du temps à en parler au lieu de continuer à l’écrire, j’avais l’impression de m’éloigner du sujet. Mais cette fois, c’est différent. […] Je n’ai plus à en faire la promo, alors je vais utiliser cet espace pour autre chose. Pour partager avec vous mes craintes et mes préoccupations. Tout d’abord, pour ceux qui l’ignoreraient, je suis désespérément occidental et j’écris sur l’Ouganda. La recette parfaite pour un désastre potentiel. Je sais que la culture d’un peuple ne se résume pas à sa musique, à sa langue, à sa nourriture ou à ses coutumes vestimentaires. Il y a aussi la façon d’appréhender la différence entre les sexes, le rapport cognitif à la religion, l’expression corporelle, et tant d’autres choses.
Mais même en sachant tout cela, je ne suis pas à l’abri de grossières erreurs dans la représentation du quotidien ougandais, que ce soit dans les détails les plus anodins ou les plus signiocatifs. Je m’en excuse à l’avance. Tel est notre problème, à nous autres auteurs : quelles que soient nos intentions, nous faisons du monde une oction. Ensuite, je tiens bien à préciser que l’Ouganda dans son intégralité n’est pas « l’enfer sur Terre » (attendez un peu que je vous parle de la République Démocratique du Congo…). Même en 2002, à l’époque où se déroule  notre histoire, le sud du pays connaissait une certaine renaissance socio-économique. Mais le nord, qui est le théâtre des événements du premier chapitre, subissait encore une vague de violence ininterrompue depuis l’arrivée au pouvoir du président Museveni en 1986 (ce dernier n’ayant fait que très peu d’efforts pour y remédier). Tout ça pour dire que même si cette BD s’efforce de représenter la situation en 2002 sur le territoire acholi, elle ne dresse pas un portrait complet de l’Ouganda, loin de là. Un autre point à signaler, c’est que comme à peu près toutes les représentations de l’Afrique par le prisme des media occidentaux, notre BD se focalise sur les mauvaises choses.

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Conflits interethniques, enfants-soldats, post-colonialisme, complexité des rapports interrégionaux, fautes professionnelles des O.N.G., machinations corporatistes, corruption internationale, etc.

Je me fais parfois l’effet d’un Russ Meyer sociopolitique, qui braque sa caméra sur les énormes mamelles de l’abomination (abominichons ?). Je ne peux qu’espérer qu’Alberto et moi-même auront réussi à faire transparaître un peu de la réelle poésie de ce pays, entre deux scènes à vous glacer le sang.

soldat inconnu

Découvrez la série, Soldat Inconnu tome 1

Pour onir… Chaque fois que je décide d’omettre ma visite en Ouganda dans mes textes de promo, on me demande toujours de la mentionner. Bon, eh bien c’est reparti pour un tour. En 2007, un cessez-le-feu a été proclamé. Il y avait encore des actes de violence çà et là, et de nombreux camps de Déplacés Internes étaient encore pleins (malgré les assertions très discutables d’un certain reportage de la BBC), mais le nord-ouest de l’Ouganda était sans danger. Alors je m’y suis rendu. C’était tout simple. Et bien que j’y aie vu des choses qui m’ont fendu le coeur, ce fut aussi un des plus beaux voyages de ma vie. Je ne saurais trop le recommander. Un mois plus tard, je retournai aux États-Unis, encore ivre de mon expérience. Attristé. Inspiré. Enthousiaste. Gavé d’information au point de savoir surtout que je ne savais rien. Et avec plus d’un millier de photographies de référence pour mon dessinateur. Mais je ne suis pas le seul à m’être rendu en Ouganda. Nombre de touristes vont y admirer les gorilles dans le sud-ouest, escalader la chaîne de montagnes du Rwenzori, ou faire un safari. Certes, peu de visiteurs poussent aussi loin que moi au nord, mais ceux qui le font ont des motivations moins futiles que les miennes. Ce sont les médecins, les Organisations  Non Gouvernementales (O.N.G.), les routiers du Programme Alimentaire Mondial (voir lexique), les journalistes… Moi je n’étais là que pour m’assurer que mon petit miquet ait vaguement l’air authentique. Ce qui m’amène à ma conclusion. Dans leur matériel de promotion, les attachés de presse de DC Comics ont  jugé bon de mettre l’accent sur la conscience politique de Unknown Soldier. Et cela me fait craindre que certains lecteurs s’attendent à une vision sensible et délicate de l’Afrique, un produit approuvé par Bono. Ce n’est pas le cas. C’est une bande dessinée violente, je dirais même qu’elle défouraille méchamment. Bien sûr, le propos n’est pas complètement creux, et il y a un certain message au coeur du scénario, mais il se peut que vous soyez étonnés par son côté divertissant. Pornsak, mon responsable éditorial bien-aimé, adore décrire notre BD comme « un mélange de La Mémoire dans la Peau et Blood Diamond ».

soldat inconnu

Découvrez la série, Soldat Inconnu tome 1

Il aime tellement dire ça qu’il m’a forcé à l’inclure dans le présent texte. Moi ça m’horripile chaque fois que je l’entends, mais peut-être devrais-je admettre qu’il n’est pas si loin de la vérité. En tout cas,  malgré mes appréhensions, mon voyage, mon obsession pour l’Afrique de l’Est et tout ce qui s’ensuit, par un petit miracle, Unknown Soldier reste la continuation de ce que Joe Kubert a créé il y a plusieurs décennies : l’histoire trépidante d’un homme qui mène sa guerre, seul contre tous. Pour le reste, qu’on le veuille ou non, il y a toujours une petite part d’immoralité paradoxale dans le fait de mélanger manifeste anti-guerre et divertissement explosif, surtout lorsqu’on utilise comme matériau dramatique les malheurs de gens pour lesquels on éprouve de la compassion. Mais bon…

Si vous voulez m’acheter un ticket pour les montagnes russes, je ne vais pas vous le refuser.

Une brève histoire de l’ouganda 1/4
Une brève histoire de l’ouganda 2/4
Une brève histoire de l’ouganda 3/4
Une brève histoire de l’ouganda 4/4 

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