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Quand Warren Ellis ( Transmetropolitan, Hellblazer ) parle de Garth Ennis ( Garth Ennis présente Hellblazer, Preacher )  et revient sur Hellblazer, c’est brut de décoffrage, et franc du collier. La vie de John Constantine, on la vit avec lui à fond, ou pas : l’alternative n’existe pas. 

« DE TOUTE FAÇON, ON NE T’A JAMAIS AIMÉ »

Ceci est un livre sur les vies qui se font traîner dans la merde.

C’est assez divertissant.

 

J’imagine que pour beaucoup d’entre vous, qui tenez cet ouvrage dans vos mains ou entre vos moignons, je ne sais pas, les noms d’ENNIS et DILLON sont assez familiers. Grâce à PREACHER qui, en plus d’être la meilleure série mensuelle actuellement en cours de publication, est aussi très, très amusant. Il y a également des moments festifs dans ce livre-là. Les vannes sur la pisse et un généreux saupoudrage de crottes de lapin sont les bases déviantes du registre comique hystérique de PREACHER .

Les autres, j’imagine, ont feuilleté ce livre-ci, et ont du mal à saisir pourquoi je qualifie d’amusantes des choses telles que la Mort de l’Espoir, les Tabassages Immondes, les Meurtres Infâmes, les Trahisons Sexuelles, le Meurtre de l’Amour ou l’Horreur brute de la Religion. Dommage. Garth et Steve maîtrisent ces thèmes. C’est peut-être de l’humour de pendus, mais au moins ils prennent le temps de graver une bite dans le bois avant de se laisser balancer à la corde.

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Garth Ennis est l’irlandais qui s’est mis à écrire des comics pour pouvoir échapper à l’université, qualifiant les étudiants avec lesquels il se retrouvait de « troupeau de branleurs ». Alors que j’écris ces lignes, ce salopard entame une tournée d’un mois à travers les States avec son pote Jeff, tandis que moi je suis coincé là, dans mon château de l’Essex, à écrire l’intro de son bouquin. Le monde des comics est franchement impitoyable. Steve DILLON dessine des comics de manière professionnelle depuis environ l’âge de quatre ans. Il a à peu près quatre-vingt cinq gamins, et il vit à Londres, parce qu’il faut bien que quelqu’un le fasse.

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Ce recueil contient les premières salves de leur collaboration. Garth écrivait déjà HELLBLAZER depuis une paire d’années, et se délectait de faire dessiner à Will SIMPSON, l’artiste précédent, des choses répugnantes. Will, un excellent dessinateur, a relevé le défi avec professionnalisme, comme à son habitude, mais l’horreur n’a jamais été son truc. Will est un type très gentil, et il ne passe donc pas ses journées à rêvasser à des flots de sang répandu et à des représentants de la famille royale éviscérés. La série était bien, mais ce que Steve lui apporte, en plus de ses talents de mise en page phénoménaux (et je ne pense pas qu’il y ait actuellement sur le marché des comics mensuels un meilleur « metteur en scène » que Steve Dillon), c’est une délectation sans partage pour la chair meurtrie et la peau déchirée. J’imagine que lorsqu’on a travaillé pendant aussi longtemps que Steve pour des éditeurs britanniques, on acquiert un penchant plus prononcé pour ces choses. Garth a réagi de la seule manière qu’il pouvait, vu qu’il s’agit de Garth : il y est allé encore plus à fond.

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Mais avant que j’en dise plus à ce sujet, il est temps d’évoquer un instant l’autre personnage important de cet ouvrage : John Constantine. Fréquemment représenté comme un détective mystique issu d’une sorte de tradition Chandlerienne abâtardie, un peu comme un preux chevalier de la société partant à l’assaut des démences de la nuit, John est l’un des personnages de la littérature d’horreur les plus complexes qui soient. Plutôt qu’un Philip Marlowe pourvu d’un kit de magie, John est le salopard de la société, coincé dans un monde qu’il déteste, en colère, pervers, et serrant contre lui quelques principes racornis et venimeux. Et ce dernier détail est sans doute la seule chose qui le différencie des autres. C’est pour cela qu’il se réveille en colère, et qu’il se couche dans le même état. Cette petite voix qui dit « entuber les gens, c’est mal, et personne d’autre ne devrait avoir à vivre comme ça ».

Depuis sa création (putain ! presque 10 ans déjà !), John Constantine est passé du charmant petit truand de l’occulte britannique initialement imaginé par Alan MOORE, à l’accro à l’adrénaline vieillissant et tourmenté des textes lugubres et poétiques de Jamie DELANO. Il a subi le poids effroyable de sa propre vie misérable durant les quarante épisodes, souvent sublimes, de Jamie. La force du personnage, qui fait qu’il reste essentiellement lui-même, même après être passé entre les mains de trois au quatre scénaristes, vient du fait que c’est un formidable porte-parole de la colère.

Le dernier épisode écrit par Jamie montrait John arrivant à une sorte de conclusion personnelle, après avoir enfin canalisé sa colère. Une fois Garth arrivé à plein régime (et « La Peur et le Dégoût » est vraiment le moment où il atteint sa pleine ampleur sur HELLBLAZER), John Constantine, quarante ans et dans un état de merde, est en colère contre tout. Et ça fonctionne, parce que John fait vraiment face à des choses dont il doit protéger le monde. Dans cette partie, son ancrage, son Graal, est sa petite amie Kit. Elle-même personnage sacrément complexe, et supérieure à John dans à peu près tous les domaines, elle est un autre exemple de la femme forte et intelligente que Garth décrit (probablement inconsciemment) depuis sa première œuvre, Troubled Souls, jusqu’à PREACHER. Le monde dans lequel John souhaite vivre avec elle est symbolisé par la force de l’amitié, un autre thème majeur dans les HELLBLAZER de Garth, fort bien illustré par « l’épisode de la fête » présent dans ce volume.

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John Constantine vu par F. Francavilla. Couverture de HELLBLAZER:TAINTED LOVE

De quoi John protège-t-il ces choses ? De l’Autorité. Avec un A majuscule. Ces histoires décrivent ce que l’autorité fait aux gens, le poison qui se trouve à son fondement. On peut remplacer l’Autorité par le Gouvernement, l’Establishment, voire même Dieu, la signification restera toujours la même : quelqu’un qui exerce un contrôle de manière indue et injustifiée, traînant des vies dans la merde juste parce qu’il aime ça. C’est là que Garth et Steve ont puisé la colère, chez ces gens qui se servent de nos peurs pour nous nuire, et nous enferment dans les geôles noires de la médiocrité et de l’ignorance.

Ce qui suit est ce qui s’est fait de mieux en horreur durant les années 90. La connexion avec l’occulte est toujours là, mais ce qui sépare cette œuvre de la « dark fantasy », pathétique et usée jusqu’à la corde que vous trouverez sur l’étagère à côté de ce bouquin, c’est l’assurance limpide que la véritable horreur n’est pas perpétrée par des monstres d’opérette aux yeux révulsés, ou par des trucs pâles habillés en noir et aux noms débiles. La véritable horreur ne provient que des gens. Les gens, tout simplement. Ils sont la chose la plus terrifiante au monde.

 

Attendez, j’allume une clope… Bon, où est ma liste ? J’ai à peu près couvert le côté « je connais Garth, c’est pour ça que j’écris ce truc », j’ai fait la bio rapide, l’aspect historique, la critique littéraire à deux balles, j’ai vanté à mort les talents de Garth et de Steve, comme ça ils me paieront des coups… Bon, j’ai fini. Maintenant, lisez donc ce putain de bouquin.

 

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Découvrir le run de Garth Ennis sur Hellblazer

La réputation de John Constantine n’est plus à faire. Il est sans aucun doute un expert de la souffrance, tant physique que psychologique, et les décennies passées à côtoyer les forces surnaturelles lui ont maintes fois révélé la vraie nature de la magie et le prix à payer pour la manipuler. Maintenant qu’il a pu souffler ses quarante bougies, le tribut qu’il lui reste à verser s’avère bien plus lourd que prévu et l’avenir prometteur qu’il imaginait avec Kit Ryan est subitement remis en question.

 

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