Paul LEVITZ est un scénariste et responsable éditorial de renom dont les travaux de qualité sont divers et variés tels les épisodes de THE LEGION OF SUPER-HEROES, l’ouvrage 75 YEARS OF DC COMICS sorti chez Taschen ou les récents ACTION COMICS: 80 YEARS OF SUPERMAN et DETECTIVE COMICS: 80 YEARS OF BATMAN. Entré en tant qu’Editor chez DC Comics en 1976, il en a été le Président de 2002 à 2009. Il revient aujourd’hui sur The New Frontier.

Il y avait alors des héros qui parcouraient la Terre.
C’était une époque plus simple, et chaque enfant de ma génération connaissait leurs noms. Nous nous échinions à façonner l’effigie de leurs montures, assemblage de plastique et de cette colle pas encore considérée comme suspecte. Leurs photos ornaient les murs de nos chambres. C’était l’époque où l’Homme a rompu les liens qui le retenaient à son éternel foyer, et a traversé le ciel et l’espace à la manière d’un dieu. À partir du vol du X-15, l’impossible devint réalité. L’imagination aussi était foisonnante. Un nouveau média, la télévision, rapprochait d’une nouvelle façon les coins reculés du monde, et les anciens médias ressentaient le besoin de se renouveler en conséquence. Pour la B.D. américaine, ce fut l’occasion d’expérimenter de nouvelles façons de concevoir ses héros et la myriade d’environnements où peut se manifester l’héroïsme. Les scénaristes de DC Comics plaçaient leurs personnages au cœur du danger dans toutes les situations possibles : en temps de guerre, en temps de paix, fac au crime, dans l’espace, à diverses époques, dans le ciel et sous les eaux… et même dans des mélanges thématiques improbables, comme ces affrontements réguliers entre soldats du XXe siècle et dinosaures sur une île anachronique Manifestement, Darwyn COOKE a passé son enfance à parcourir ce monde imaginaire, et après avoir fait ses classes dans l’animation, qui forgea sa maîtrise de l’image et de la narration, il choisit de retrouver et combiner les deux iconographies qui avaient dominé ses jeunes années. Le récit de THE NEW FRONTIER est ainsi fermement ancré au carrefour des décennies 1950 et 1960, et associe les bouleversements culturels de cette période aux histoires qui se déroulaient dans nos comics, selon une méthode impossible à utiliser par les scénaristes et dessinateurs contemporains de cette époque. Ceux-ci vivaient ces événements en direct, sans le recul de l’Histoire. Et même pour ceux qui auraient voulu prendre part à ces changements culturels (et ils étaient nombreux dans le milieu des comics), la peur d’être ostracisé était toujours présente, peu après cette période où la chasse aux sorcières était devenue le passe-temps national. Les comics aussi avaient eu droit à leur dose de goudron et de plumes. Darwyn opta donc pour une balade au beau milieu du XXe siècle, mais avec les libertés d’un narrateur de l’orée du XXIe siècle.

La première de ces libertés qu’il exerça fut celle de franchir les frontières patentes qui séparaient les comics de cette époque, les murs éditoriaux infranchissables qui servaient parfois de prison aux personnages et aux auteurs. Chez DC Comics, dans les années 1960, il était inconcevable de voir les héros des B.D. de guerre de Bob KANIGHER croiser le chemin des super-héros vedettes de la JUSTICE LEAGUE, ou bien que ces deux groupes de personnages cohabitent avec  les pilotes de BLACKHAWKS. Cette approche n’était d’ailleurs pas sans avantages d’un point de vue créatif. Par exemple, les scénaristes n’étaient pas forcés d’imaginer des excuses compliquées pour justifier l’absence de tel ou tel super-héros qui aurait pu résoudre le problème des protagonistes en un clin d’oeil. D’autre part, pour peupler les mondes imaginaires indépendants de chaque série, ils devaient imaginer davantage de nouveaux méchants qui leur soient propres, au lieu de s’en remettre à un cheptel commun de vilains, comme c’est le cas de nos jours. Darwyn est revenu à la case départ et a structuré son récit de façon à mêler les différents héros et leurs entourages, en imaginant les points de contact possibles. Cet exercice donne des résultats fascinants.
La deuxième possibilité dont Darwyn profita fut de reformuler certaines histoires sans être contraint de citer à la lettre leurs premières versions. Depuis quelques années, la B.D. américaine s’ouvre plus que jamais aux réinventions alternatives de ses grands classiques ou des origines de ses héros, selon un modèle que la précédente génération de fans devenus auteurs (dont je fais partie) avait tendance à mépriser. Or, dans le cadre de THE NEW FRONTIER, ce type de réinvention fait office de liant indispensable pour assurer la stabilité de la mythologie et des grands thèmes qui unissent les personnages.

Enfin, Darwyn eut la liberté d’insérer dans le monde fictif de nos héros un commentaire sur les problèmes sociaux authentiques de l’époque. Çà et là, THE NEW FRONTIER évoque en passant les grands dilemmes de cette période allant de McCARTHY à KENNEDY, et chacune de ces touches ponctuelles de réalité fait écho aux défis que l’Amérique a connus, apportant une nouvelle dimension au récit. La bande dessinée, avec sa facilité à transcender l’espace et le temps, est particulièrement apte à mêler réalité et fiction, ce que Darwyn accomplit avec brio. Chaque pépite d’Histoire nous offre un moment archétypal et permet au lecteur informé de remplir les
vides par sa propre connaissance de l’époque… ou bien, s’il en ignore tout, de passer outre sans ressentir de manque. Ces ancres temporelles peuvent devenir des ajouts pérennes à la légende de nos héros. Je n’ai pu retenir un sourire en voyant une référence à un scénario que j’ai moi-même écrit il y a plus d’un quart de siècle, dans cette scène qui évoque la dissolution de la Société de Justice suite à sa remise en cause par le Congrès. Lorsque j’ai ajouté cet événement à l’histoire de nos héros, deux décennies après l’époque où il était « censé » avoir eu lieu, je ne m’attendais pas à ce que d’autres auteurs en fassent usage des années plus tard.

De même, je pense que Darwyn ne peut pas prédire quels éléments de THE NEW FRONTIER seront cités et revisités par les futurs auteurs des aventures de nos héros. Peut-être s’agira-t-il d’un détail visuel, comme la façon dont il met en scène la super-vitesse de Flash ? Ou bien d’une réplique qui colle merveilleusement à tel ou tel personnage ? Cette B.D. regorge de tels joyaux, et seul le temps nous dira lesquels perdureront. L’histoire de nos héros est une mosaïque complexe, bâtie au fil des décennies par une foule de talents, et souvent, certains détails deviennent par surprise les fondations des extensions futures. Un homme sage m’a appris que le lecteur sait déceler lesquels de ces ajouts à la mosaïque sont le fruit d’un effort sincère, et que seuls ceux-ci résistent au passage des ans.

Venez donc visiter cette époque mythique, et écouter l’histoire que Darwyn COOKE a voulu raconter, sur ces héros qui parcouraient la Terre et s’envolaient au firmament. Que vous ayez vécu cette époque ou pas, en vous plongeant dans ces pages, vous la connaîtrez…

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Durant les années 1950, l’Amérique en pleine Guerre Froide plonge dans la paranoïa et met au ban de la société les premiers super-héros des années quarante.

Mais des cendres de cette époque révolue vont éclore de nouveaux justiciers parmi lesquels J’onn J’onzz, Barry Allen ou encore Hal Jordan. Et cette génération de héros issue de la course à l’espace va devoir enquêter sur un mystère des plus anciens menaçant de conquérir la Terre.

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