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J’aime à penser qu’il y a une relation étroite entre la survie de Superman et la survie de tous ces gamins un peu fous des années 1930 qui croyaient dans les comic books et les comic strips à une époque où personne ne le faisait. Clark Kent côtoyait des gens persuadés qu’il ne pourrait rien réussir, quoi qu’il entreprît. Alors, il sautait dans une cabine téléphonique et se drapait dans une nouvelle personnalité, avant d’en ressortir pour aller se frotter à une locomotive ou à un dirigeable ennemi, en fonction de l’urgence. La sympathie que nous éprouvions pour lui, ce besoin, s’enracinait dans le fait qu’aucun d’entre nous ne s’imaginait capable de parcourir tout le terrain de foot sans trébucher sur une noisette, de plonger dans la piscine sans disparaître à la vue de tous, de toucher la main d’une fille sans avoir une attaque cardiaque. C’était rassurant de découvrir que le jeune journaliste qui se changeait en Superman aux moments critiques éprouvait les mêmes doutes et se prenait les pieds dans les mêmes tapis. Dans nos maisons aux quatre coins du pays dans les années 1930 et 1940, personne ne se rendait compte que, pendant que Papa et Maman dormaient, Fiston courait dans la cuisine tel King Kong, imitait John Carter sur son toit en partance pour Mars, ou singeait Superman qui afrontait les méchants en ville. Nous revenions avant l’aube pour que nos parents n’en sachent rien, et nous avions au petit-déjeuner ces sourires de reptiles qui cachaient nos dents de tyrannosaure, en mangeant nos céréales assis sur un numéro de Superman que nous lisions entre les jambes. Et voilà, c’était hier.

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Illustration de MOEBIUS, tirée de Superman #400 (octobre 1984)

Depuis, les comic strips et les bandes dessinées ont prospéré de leur côté. Les gens qui se moquaient de mes collections de Tarzan et de Buck Rogers  ont grandi depuis lors. Aujourd’hui, ils lisent ces gazettes intellectuelles françaises qui nous informent que nos stupides passions pour un art mineur de 1932 ou 1939 sont maintenant tissées dans l’étoffe des mythes et des légendes. Et que nous faisons désormais partie d’un période importante de l’histoire sociale.

La réponse à tout cela, bien entendu, c’est encore et toujours “Fadaises !” Nous savions ce que nous aimions,ce que nous désirions, ce dont nous avions besoin. Nous savions que nous avions raison, et que tous les autres avaient tort. Dans ce monde, si vous ne savez pas ce que vous aimez, alors vous ne savez rien. Quant à moi, j’ai aimé et j’aime encore King Kong, John Carter, Flash Gordon et tous les autres. Superman est arrivé vers la fin de mon adolescence. Il n’a déclenché, contrairement aux autres, aucune passion. Mais je me reconnaissais en lui, quand, dans ses habits de journaliste, il se précipitait vers la cabine téléphonique la plus proche. “Mais c’est moi !”, pensai-je alors ! Sauf que, au moment de ressortir de la cabine téléphonique, je ne suis pas habillé en Superman. Je saute en avant et je glisse sur la première peau de banane venue. Pas étonnant, alors, que vous et moi, nous tous, nous ayons eu besoin de Clark Kent, il y a des années. Et alors que nous glissons et patinons et dégringolons en hurlant vers l’avenir, Clark Kent sera toujours avec nous pour s’assurer que Superman nous rattrape.

Ray Bradbury (Superman Anthologie) 

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