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Là, je me sens intimidée.

J’ai juste à pondre deux mille mots qui pourront servir d’introduction à SANDMAN – VIES BREVES. T’es une bavarde, Jill, ça va être du gâteau. Oh, bien sûr, deux mille mots, c’est du gâteau — mais deux mille mots riches de sens, qui parlent de littérature, qui comptent ? Des mots qui resteront pour toujours imprimés sous une forme ou une autre ? Ça, mes amis, c’est un peu plus difcile. Et voyez-vous où est-ce que j’ai déjà triché ? Juste au-dessus ? J’ai tapé deux mille en toutes lettres au lieu d’utiliser les chiffres. Ha ! Je viens de le refaire ! Je l’ai même déjà fait trois fois ! En fait, je crois qu’on m’a appris à l’école que c’était la manière correcte d’écrire les nombres et qu’il ne fallait pas utiliser les vrais chiffres sauf quand on écrit une adresse ou un numéro de téléphone ou quelque chose comme ça.

Comme vous pouvez le constater, mon truc, c’est bien plus l’image que les mots. même si j’étais vraiment bonne pour ça à l’école et si j’aimais lire, écrire et apprendre, il semble que dès que j’ai l’occasion d’écrire quelque chose, je le fais toujours comme si j’étais en train de parler : rien à voir avec ce que l’on m’a appris. Il ne vous manque plus que les grands gestes, les expressions faciales et cette habitude exaspérante/charmante (ça dépend de vous, pas de moi) que j’ai de jouer un personnage ou de prendre un accent quand je raconte une histoire. et on y est, vous voyez ? Et vous n’allez pas le croire mais c’est la vérité : les scripts de Neil pour SANDMAN ressemblaient beaucoup à ça.

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Je veux dire par là que leur ton était celui de la conversation. J’ai toujours comparé (quand j’ai l’occasion de parler de ces sujets) la lecture d’un script de Neil à la lecture d’une histoire. C’est comme un livre de contes. On se laisse emporter. Ou encore mieux, c’est comme si on vous lisait une histoire, parce que quand vous avez entendu Neil lire une nouvelle, il est absolument impossible de lire le moindre de ses textes sans entendre sa voix. Mais c’est peut-être là l’une des raisons pour lesquelles son travail a trouvé un si large public : parce que, dans le fond, vous n’avez pas tant le sentiment que vous faites un effort pour comprendre que celui que l’histoire est déroulée devant vous comme dans un spectacle.

Je me fais comprendre ?
J’en ai pris conscience un jour où j’étais en train de fouiller dans ma cave. Laissez-moi vous expliquer : voyez-vous, je devais intervenir dans le cadre d’un atelier au College of art and Design de Savannah et je cherchais désespérément quelques exemples de mes esquisses et de mes scripts pour les montrer aux étudiants. étant la personne organisée (!) que je suis, j’ai commencé à ouvrir l’un après l’autre les cartons contenant le matériel de mon ancien studio qui occupent désormais une sacrée quantité de mètres carrés de ma cave. et par « organisée », je dois dire que tous les éléments de mon travail artistique sont effectivement rangés au même endroit, sauf que dès qu’un carton est ouvert, on se retrouve à parcourir dix années de divers papiers, cartes et fournitures artistiques qui semblent être triés d’une drôle de manière catégor… icologique. et je vous concède que ce devrait être bien rangé mais ça prendrait des heures et de l’organisation et idéalement du rangement et tout ça… quoi qu’il en soit, je cherchais les esquisses et les travaux préparatoires de SCARY GODMOTHER pour montrer comment ma propre écriture et mon style de mise en page s’étaient transformés au fil des années quand je suis soudain tombée sur le script complet de SANDMAN #41. et de même qu’il est toujours remarquable de trouver quelque chose que vous cherchez dans ma cave, y trouver quelque chose que vous ne cherchez pas peut également vous combler de satisfaction.

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Je me suis donc juchée sur le sèche-linge et je l’ai entièrement relu d’une traite.  Ce n’était pas simplement comme lire un script, mais comme retrouver la correspondance d’un ami qu’on n’a plus vu depuis longtemps. J’avais oublié que Neil écrivait, comme sur un journal (ou sur un blog, si vous voulez), des entrées en matière au début de ses scripts, une fois pour me souhaiter la bienvenue dans la série ou une autre pour commenter quelque chose que j’avais dessiné dans un épisode précédent. Ou bien encore pour décrire ses intentions pour l’arc de l’histoire en préparation, ou pour laisser des notes à Karen BERGER ou bien à Todd KLEIN. Parfois, il décrivait ce qu’il avait fait ce jour-là ou ce qu’il allait faire dans la soirée, ou des choses qu’il aimait ou ce que ses enfants avaient fait récemment, ou une petite anecdote bizarre qu’il avait apprise lors de ses recherches assidues pour l’histoire (j’ai moi-même appris tellement de choses de cette manière). Parfois, il mentionnait qu’il avait récemment fait une trouvaille importante sur le Maître du Rêve mais qu’il ne comptait la dévoiler à aucun d’entre nous, il y faisait juste allusion pour nous orienter artistiquement, pour nous motiver en nous la faisant miroiter. Certains pourront penser que cela ne donne pas envie de travailler à l’histoire, mais moi, cela m’aidait à démarrer les choses de manière beaucoup plus aisée. Je n’ai jamais eu l’impression que Neil m’imposait des directions pour dessiner. c’était plutôt comme si je les découvrais par moi-même, alors même que tout était bien là, dactylographié sur le script, sous mes yeux. Je mourais d’envie de parler de ce que je venais de lire et plus encore de le dessiner. c’était comme si je participais à une discussion alors même que j’étais seule dans la pièce. en travaillant sur SANDMAN, j’avais le sentiment d’ajouter quelque chose de moi-même à cette oeuvre. J’étais bien plus que la simple dessinatrice ou le nouveau rouage de la chaîne de montage d’un roman graphique : j’avais le sentiment d’être une collaboratrice, d’apporter quelque chose d’unique sur la table. Je crois que, de toute ma carrière, je n’avais jamais éprouvé cela avant, ou bien je n’en avais pas eu conscience. en tout cas, je crois que je n’avais plus le sentiment d’être quelqu’un qui dessinait une histoire mais plutôt quelqu’un qui contribuait à sa création.

Voyez-vous, ce script était descriptif, mais sans l’être excessivement. Il avait le ton d’un livre de contes et je ressentais cela comme une source d’inspiration pour mon travail. Nous autres artistes recevons parfois des scripts et, bien que tout y soit parfaitement bien noté comme il faut dans un script, on s’y heurte à quelque chose de clinique et d’un peu pesant. comme s’il s’agissait d’instructions à suivre. Dans le pire des cas, on peut parler d’une liste d’ordres : “planche 12 (!!!)  – première des quatre bandes – le détail d’une planche de 7 à 10 cm dans laquelle nous voyons du point de vue d’un oiseau ordinaire un appartement sous les toits de Brooklyn. Il y a trois briques qui manquent sur le côté droit. par la lucarne, nous pouvons voir trois photos verticales de 10 x 15 cm encadrées et accrochées à un mur…” etc. etc. etc.

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D’accord, j’exagère peut-être, mais ces scripts-là donnent l’impression d’être une liste des éléments à ne pas omettre avec laquelle vous allez devoir vous débrouiller plutôt qu’une histoire que vous contribuez à créer. Et, bien que je sache que l’attention au détail permet de peindre une image extrêmement précise, il arrive que cela ôte tout l’élan créatif. Quoi qu’il en soit, c’est quelque chose qui me gêne dans certains cas. Une frontière mince entre suffisamment et trop, mais je vous expliquerai tout cela un autre jour. Mais lorsque c’est Neil qui travaille avec un artiste, je crois qu’il commence par étudier celui-ci. Il observe les points forts de son collaborateur puis il travaille son histoire « sur mesure » pour l’adapter à ces points forts. Je ne veux pas dire par là qu’il altère le contenu de son histoire, mais je pense que d’une certaine manière, il écrit d’abord pour créer un lien avec l’artiste, ou les artistes. Ensuite, comme une équipe soudée, nous travaillons pour créer un lien avec le lecteur. Et c’est une réalité : à l’exception des cas où l’auteur fait tout lui-même, la bande dessinée est un sport d’équipe. C’est un médium où, je crois, la règle fondamentale et indispensable est celle de l’improvisation : « la personne la plus importante sur scène, c’est ton partenaire. » Qu’est-ce que ça veut dire ? eh bien, que l’on n’essaie pas d’éclipser ses partenaires, ou de ramener l’attention à soi ; que l’on efforce de faire tout son possible pour s’assurer de les mettre en valeur, et qu’ils font la même chose envers vous. et si on le fait, c’est le spectacle qui en sort magnifié. Et si vous le faites en bande dessinée – si l’auteur du texte souligne les points forts de l’artiste et si l’artiste travaille à souligner la narration – les grands vainqueurs sont non seulement l’histoire et le lecteur mais également toute l’équipe qui a œuvré à la création.

J’ai la profonde conviction que ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne SANDMAN. J’ai fait de mon mieux pour m’assurer que les scènes et les dialogues de Neil soient rendus avec toute l’émotion, tout l’impact et toute la clarté dont j’étais capable à ce moment-là. Je voulais être sûre que ses personnages aient une réelle étoffe et ne soient pas simplement dessinés. Je les respectais, eux, leur personnalité. Je parvenais facilement à me glisser dans leur peau quand j’en avais besoin pour les dessiner. Je voulais les comprendre, eux et leur langage corporel. Cela n’avait rien de difficile : cela me venait naturellement à la lecture de leurs dialogues. et je voulais que le lecteur ressente, comme moi, quelque chose qui soit pour lui de cet ordre-là. et, bien entendu, je crois que Neil s’est rapidement mis à écrire les scènes de sorte que je puisse souligner de subtiles nuances émotionnelles ou des mouvements physiques à peine perceptibles. Vers la fin de Vies Brèves, je crois qu’il existait une émulation créative condensée où je comprenais d’avance les intentions de Neil sans qu’il ait à me les expliquer dans toute leur essence, alors que lui pouvait calibrer le texte dont il avait besoin pour me donner une idée de ce qu’il recherchait – et ce processus était tout au bénéfice de l’histoire. c’était très agréable. ce qui est certain, c’est que je n’avais pas l’impression de “travailler”, même lorsque les délais étaient presque impossibles à tenir. Et c’était franchement génial d’être payée pour dessiner quelque chose qui me procurait tant de plaisir.

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Je crois que le plus frustrant était que le travail n’apparaisse pas sur ma feuille à dessin assez vite pour moi ! J’avais tellement d’images dans ma tête parmi lesquelles je devais choisir que je ne pouvais pas exécuter les choses assez vite avant que le projecteur de ma tête ne se déplace vers une autre scène. « Dessine ça ! Non ! Dessine plutôt ça ! », me disait mon cerveau. « T’as une seconde, cerveau ? Je travaille aussi vite que je peux ! », disait ma main. « Ecoute ton cerveau ! », disait Karen BERGER, qui aimait l’idée qu’un artiste travaille vite. « Ralentis ! » disait Neil, qui était en voyage à Hawaï puis en Australie, à moins que ce soit le contraire, et qui me faxait le script à raison d’une page à la fois depuis des aéroports ou des hôtels. « Arrête d’écrire des choses que j’aime dessiner ! », lui répondais-je en dessin par fax. « Si tu ne ralentis pas, je vais te faire dessiner des voitures», disait Neil, avec lenteur  et emphase, en accentuant le mot « voitures » pour avoir plus d’impact (les voitures, pour Jill, c’est de la Kryptonite). « Des voitures normales bien ennuyeuses, des ford escort ou des minivans, pas des voitures intéressantes comme des voitures de collection ou de vieilles voitures de luxe… peut-être tout un parking rempli de voitures… et peut-être même en… perspective ! ». « Je vais ralentir ! », disais-je, cédant, et puis j’ajoutais : « un tout petit peu… » Ça y est, j’arrive au bout de ce texte. mais c’était une belle période, avec de l’échange, des conditions de travail sympathiques, du rire, de la création et tout ce qu’il faut. Et cela illustre la manière dont Neil est devenu très au fait  de ce qu’étaient mes forces et mes faiblesses.

J’ai appris bien plus de choses sur l’écriture et la bande dessinée que je ne m’y attendais pendant que je travaillais sur SANDMAN. Grâce à Neil, j’ai appris plein de choses importantes sur la manière d’écrire pour les autres, si jamais je devais le faire un jour. et puis, j’ai fait de grands progrès en termes de rythme et de narration, pas seulement grâce à ce que Neil écrivait, mais grâce à la manière dont il l’écrivait. Et c’est pour ces raisons que je peux, de temps en temps, retourner à Vies Brèves et le redécouvrir d’un point de vue de lectrice qui se laisse complètement captiver, presque comme si je n’avais encore jamais posé les yeux sur ces pages. Evidemment, avec le recul, je ferais probablement les choses différemment ici et là, mais c’est seulement parce que j’ai désormais un petit peu plus d’expérience à mon actif. Mon plus grand souhait serait juste d’ajouter d’autres planches. Parce que je voudrais qu’il y ait encore plus d’histoire. Pour nous tous. Donc, si c’est votre première visite au Royaume du Rêve, je ne puis qu’espérer que vous aimerez cette découverte tout autant que j’ai aimé contribuer à sa création.

Jill Thompson est une artiste, auteure et personnage de bande dessinée à temps partiel qui vit à Chicago, Illinois. Autour de la série Sandman, outre le dessin de Vies Brèves, elle est également l’auteur du Manga Death: at death’s door et The little endless storybook. Enfin, elle est la créatrice de la série Scary godmother, et, plus récemment, la co-créatrice avec Evan Dorkin de la mini-série Beasts of burden.

 

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