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Ancien dessinateur, Ed Brubaker travaille comme scénariste depuis le début des Années 1990 et a été maintes fois récompensé comme tel (il a remporté notamment les Harvey et eisner awards en 2007). Il a été traduit dans le monde entier, et possède à son actif des titres comme BATMAN, CATWOMAN, GOTHAM CENTRAL et SLEEPER pour DC/WILDSTORM et DAREDEVIL, CAPTAIN AMERICA, CRIMINAL, INCOGNITO et FATALE pour MARVEL. Il a récemment produit et écrit pour Sony la série online “ANGEL OF DEATH”. Ed Brubaker vit et travaille à seattle, Washington, avec sa femme Mélanie, et il est entouré de nombreux animaux domestiques.

 

INTRODUCTION

Ce que certains lecteurs de bandes dessinées oublient parfois au sujet du polar, c’est que l’intrigue n’y tient qu’un rôle mineur. Je veux dire… Bien sûr que le bon polar ne manque pas d’intrigues tortueuses et complexes, mais celles-ci ne servent que de glaçage à un gâteau extrêmement noir. Le propos essentiel du polar, ce sont les personnages qui cheminent à travers ces intrigues, la manière dont ils ricochent comme des balles de flipper qui, lancées vers le haut, rebondissent et retombent jusqu’à ce que… Game over. Pas de loterie. Pas de partie gratuite.

Plus on observe leur trajectoire, et plus leur destination finale nous paraît évidente. Pour moi, c’est ça le coeur du polar : l’inévitabilité. Le Noir, c’est la crise au sein de l’ordre social, l’inévitable décadence de chacun d’entre nous.

Lorsqu’on lit un bon polar, chocs et rebondissements nous donnent un sentiment de déjà-vu : on les voit arriver, mais on espère que les personnages vont soudainement les éviter… en ne répondant pas à ce coup de fil, en ne couchant pas avec cette femme, en ne vendant pas de drogues à ces flics… tout en sachant qu’ils ne le feront pas. S’ils l’avaient fait, ça n’aurait pas marché. La vraie surprise peut-être, c’est qu’on se soucie des personnages parce qu’on sait qu’ils sont en enfer. On s’identifie à eux, même si l’enfer qu’ils vivent est bien plus sombre que le nôtre. Au moins, nous allons tous mourir et chacun de nous fait des erreurs.

Les meilleurs polars noirs nous font totalement oublier l’intrigue en nous livrant des personnages que l’on comprend si bien qu’on ne peut s’empêcher de les regarder, et un décor qui semble si réel qu’on voudrait le fuir en hurlant.

SCALPED, C’EST PRÉCISÉMENT ÇA.

Au tout début de cette décennie, ma femme et moi avons vécu trois ans dans une ferme du comté de Mendocino, au coeur d’une vallée qui, autrefois, avait été dans sa totalité un territoire indien. la moitié de cette vallée était encore une réserve, et cowboys et indiens se partageaient la ville. Il y avait bien des agriculteurs, des éleveurs, des hippies et des producteurs de marijuana, mais ça se résumait au bout du compte à des cowboys et des indiens. Je connais donc un peu la vie des amérindiens d’aujourd’hui. Pour avoir fait des ride-alongs* dans des voitures de shérif, j’ai entendu des histoires d’abus, de haine de soi, de peur, vu des célébrations, écouté des récits d’un fier passé et de magie.

 

Et il semblerait qu’Aaron ait fait cette même expérience. Je sais qu’il invente tout, mais sa description de ce peuple autrefois si fier glissant vers le néant me semble très réelle. Je crois même que les gens habitant la réserve – des alcooliques aux fous de vitesse, en passant par les activistes du conseil tribal – seraient d’accord avec moi. Le département des shérifs qualifiait la vallée où je vivais d’environnement “riche en cibles”. Beaucoup de gens désespérés, beaucoup de drogues et d’alcool, beaucoup d’armes à feu, le tout dans un périmètre très serré. Un tel environnement s’entrevoit parfaitement dans SCALPED. En allant puiser au coeur du noir, aaron raconte une histoire qui en est plusieurs, chacune ayant une même fin : inévitable (encore ce mot). On tourne chaque page
aussi vite, de plus en plus vite même peut-être, car on a hâte de savoir comment chaque personnage tricote son chemin vers cette inéluctable conclusion. C’est pourquoi j’aime le noir, et pourquoi SCALPED est selon moi une oeuvre d’art.

Ed Brubaker

 

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