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Quels sont les comic-books qui vous ont le plus marqué ? »

Parmi la liste que pourraient dresser les amateurs français des trente dernières années, on trouverait certainement – et ce serait justice – THE DARK KNIGHT RETURNS ET WATCHMEN. Pour le lecteur plus âgé que je suis, GREEN LANTERN/GREEN ARROW caracole en tête. A dix-huit ans, j’étais déjà un afcionado de Neal ADAMS, que je considérais avec KIRBY, KUBERT, BUSCEMA et DITKO, comme un très grand artiste. Il était déjà à mes yeux un héros pour avoir donné au presonnage de Deadman – qu’il n’avait pas créé mais repris – une vie et une épaisseur d’autant plus impressionnantes, qu’il s’agit, tout de même, d’un fantôme…

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Quant à Denny O’NEIL, je lui vouais une admiration sans borne pour avoir – avec l’aide du même ADAMS – réinventé Batman en un personnage tragique et sombre, préfigurant les DARK KNIGHT de Frank MILLER et de Christopher NOLAN. Mais, du fait des incohérences éditoriales françaises de l’époque, je ne connaissais pas encore leur création commune antérieure, GREEN LANTERN/GREEN ARROW .

En 1972, lorsque je débarque dans le Minnesota pour y passer une année, l’aventure commencée en 1970 et publiée dans les N°76 à 86 du mensuel GREEN LANTERN, est sur sa fin. Par hasard, je tombe sur deux fascicules dépareillés et je suis bouleversé par leur puissance narrative, leur audace symbolique et leur engagement politique. La couverture du premier est glaçante : elle montre des humains enchaînés les uns aux autres et tombant dans l’espace, sous le titre « The Population Explosion ». Le titre du second « The Harpies are coming ! », est d’autant plus provocateur qu’il parle de manière métaphorique mais très claire de ce qu’on appelle alors la guerre des sexes.
Au fil des mois et avec un peu de chance, je parviens à trouver la moitié des fascicules antérieurs. Et je découvre avec une émotion grandissante que les deux artistes ont, avec une énergie extraordinaire et un culot stupéfant, exploré tous les grands problèmes de la société américaine. C’est la première fois qu’une publication « pour la jeunesse » ose faire ça, et elle le fait brillamment. Il me faudra cependant attendre les années 80 et la première réédition intégrale américaine pour tout lire, et prendre la mesure de l’oeuvre. Car GREEN LANTERN/GREEN ARROW n’est rien moins qu’un « grand roman américain ». Sous la forme d’un comic-book, elle émule les oeuvres ambitieuses, critiques, incisives et fermement ancrées dans les mythologies culturelles et la réalité socio-politique des États-Unis, que sont Les raisins de la colère de John STEINBECK, Gatsby le Magnifque de F. Scott FITZGERALD, Beloved de Toni MORRISON ou Infnite Jest de David Foster WALLACE.

Les histoires de Green Arrow / Green Lantern exploitent alors des sujets tabous, comme la drogue.

Au cours de leurs deux années de partenariat sur le titre, O’NEIL et ADAMS opposent deux personnages que tout sépare : Green Lantern, le super-héros jusqu’ici invincible est un grand gamin naïf, optimiste et sûr de son bon droit ; Green Arrow, l’archer autrefois millionnaire, est cynique et lucide – et donc, désespéré. Le trajet des deux compères, qui commence comme un road-movie à la Easy Rider (1969, Dennis HOOPER – le flm est nommément cité), les emporte à travers une Amérique fantasmatique dont les auteurs démolissent les icônes l’une après l’autre pour en révéler les failles et les plaies douloureuses. En treize fascicules, O’NEIL et ADAMS parlent au jeune  public de la spéculation immobilière et de la pauvreté qu’elle engendre, de l’oppression des Indiens Américains, de la montée des sectes, de la pollution plastique (celle des arbres de Noël factices et des cartes de crédit), de la surpopulation, de la naissance du féminisme, des iniquités du système judiciaire, de la violence des émeutes raciales, des ambivalences des mouvements écologistes.

Dans un épisode en deux parties extrêmement impressionnant (« LES JUNKIES NE VOLENT PAS »), et qui fit scandale à l’époque, ils montrent que la toxicomanie n’épargne personne puisque Speedy, le pupille de Green Arrow, se shoote à l’héroïne. Dans un épisode plus court, mais tout aussi marquant (« CRAINS MON POUVOIR ! »), les Gardiens de l’Univers, balayant les préjugés du héros titulaire, confent les pouvoirs d’un Green Lantern à un jeune noir au chômage !

Les scénarios roués – tantôt explicites, tantôt métaphoriques – de Dennis O’NEIL sont magnifiquement servis par le trait de Neal ADAMS. Lorsque le scénariste pousse à son paroxysme la critique institutionnelle (« … ET UN ENFANT LES DÉTRUIRA ! »), Adams caricature deux figures haïes de la politique américaine : le président Richard NIXON et son vice-président Spiro Agnew… sous les traits d’une enfant toute-puissante manipulée par un cuisinier diabolique ! Pour autant, tout n’est pas à lire au premier degré : les histoires sont riches en clins d’oeil malicieux – citons en particulier Alfred HITCHCOCK, dont Les Oiseaux (1963) sont explicitement cités, et qu’Adams représente sous les traits d’un facteur – et en dialogues savoureux. Ceux qu’échangent Green Arrow et la très énergique Black Canary, en particulier, font penser aux joutes verbales entre personnages masculins et femmes de caractère dans les flm d’Howard HAWKS…

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D’un bout à l’autre de la série, les scénarios unissent et opposent simultanément les deux héros déchirés par leurs dilemmes moraux – entre loi et loyauté, raison et émotion, amour et violence. Ces héros ne sont pas blancs comme neige, des innocents meurent de manière stupide ou abjecte, et les costumes ne parviennent pas à cacher les blessures de l’âme. Arrow et Lantern incarnent à eux deux tout ce qui fait la grandeur de l’Amérique et tout ce qui fait sa noirceur : le courage et la soumission à l’autorité, l’humilité et l’orgueil, l’imagination et l’aveuglement, la lucidité et la naïveté, la générosité et l’égoïsme. Comme nous prévient O’NEIL dès la première page, il n’y a pas ici de happy end. Des deux figures, Green Arrow est indubitablement la plus humaine, la plus tourmentée, la plus complexe, comme en témoignent ses nombreuses blessures, son histoire d’amour compliquée avec Black Canary et son échec face à la toxicomanie de son pupille. à la fin du partenariat entre O’NEIL et ADAMS (« LA MORT D’UN ARCHER »), il a d’ailleurs droit à une mort et une renaissance, signe de l’amour et du respect que les deux auteurs portent à leurs héros et à leur public. Avoir l’occasion d’apporter sa touche personnelle à l’un des chefs-d’oeuvre qui nous ont fait entrer dans l’âge adulte est une chance inestimable. Quarante ans après leur publication, je suis extrêmement heureux, mais aussi ému et fer d’avoir traduit, avec la collaboration de mon fils Paul qui les découvrait pour la première fois, ces trois cent cinquante pages mémorables – et de les partager
avec un nouveau public. Bon vent à vous, dans cette quête aux côtés de Lantern, Arrow et Canary.

Faites attention, ça va secouer !

Mais vous ne serez pas déçus du voyage.

Medecin de profession, chroniqueur, essayiste  et romancier, Marc Zaffran est l’auteur, sous  le pseudonyme de martin Winckler, de nombreuses  œuvres dont la maladie de Sachs (1998), Les trois  médecins (2006) ou encore Le chœur des femmes (2011).

 

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