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En 1991, quand le justicier de Gotham rencontre le premier flic de Mega-City One, cette convergence d’univers, d’éditeurs, de cultures et de fortes personnalités a lieu à une période charnière. Philippe Touboul, libraire et traducteur revient sur les années 90 : période charnière pour DC Comics et Batman.

DC Comics a réussi son pari : apporter du sang neuf à ses titres en puisant à la source vive du talent britannique. Les séries Vertigo ont le vent en poupe, et au chevet des héros plus grand public, des scénaristes anglais font merveille, comme par exemple Alan GRANT sur Batman, dans un run fort remarqué illustré par Norm BREYFOGLE.

Depuis toujours fascinée par le personnage si typiquement britannique de Judge Dredd, sans avoir jamais vraiment réussi à le cerner, l’Amérique semble donc prête à voir débarquer ce monde extravagant issu des pages de l’hebdo 2000 AD dans un cross-over avec Batman. Une équipe de choc est aux commande de cette première rencontre : Alan GRANT, qui a longtemps œuvré sur Dredd en compagnie de son créateur John WAGNER, retrouve tout naturellement son vieux complice. Pour le dessin, le choix de Simon BISLEY, génie débridé et ô combien rock’n roll, alors au fait de sa gloire, apparaît comme une évidence.

À cette époque, le Chevalier Noir vit un âge béni, bénéficiant encore du travail de Frank MILLER (The Dark Knight Returns en 1986 et Year One en 1988). Batman est redevenu ce héros tourmenté et humain, dont le réalisme brutal semble être le dernier rempart face à la folie meurtrière de ses ennemis déjantés. Comme on le voit dans les pages qui suivent, la galerie des adversaires du justicier de Gotham sait prendre des atours inquiétants, même lorsqu’il s’agit de super-vilains aussi classiques que l’Épouvantail ou le Sphinx. Ce retour à un Batman plus violent, plus sinistre et plus grave se concrétisera dès l’année suivante pour le grand public dans l’excellent Batman : le Défi, deuxième long métrage réalisé par Tim BURTON, et dans la non moins excellente série animée de Bruce TIMM, Paul DINI et Eric RADOMSKI. Plus que jamais, Batman prouve qu’il est cette icône intemporelle capable de traverser les époques en s’adaptant aux valeurs de son temps. En 1991, nous sommes loin de l’insouciance des années 60, qui avait donné naissance à la jouissive série télé de William DOZIER et Adam WEST : le monde a perdu ses illusions et réclame un justicier âpre, qui voit à son tour surgir pour l’affronter les créatures les plus étranges.

Judge Dredd,  s’il est lui aussi à l’image du monde dans lequel il a été créé, prend cependant presque le contrepied de cette démarche. Là où Batman semble agir comme catalyseur de toutes les menaces qu’il doit affronter, Dredd, lui, est un pur produit de son environnement : le policier ultime, implacable et inhumain, n’a d’autre raison d’exister que Mega-City One, la ville du 22ème siècle où tout est démesure, où les excès de la modernité ont poussé l’humanité à cette situation absurde. Dans une ville de plus de 400 millions de criminels potentiels, seuls les Juges peuvent faire respecter la loi. Des immeubles de 50 000 habitants, un taux de chômage de 99,9%, une modernité débridée qui dépasse les limites du rationnel… Une société civilisée ne pourrait bien sûr pas survivre dans ces conditions sans le joug post-fasciste imposé par les Juges. Cet humour grinçant, ce second degré cruel et tellement anglais n’a pas toujours été bien perçu aux États-Unis, où même la tentative hollywoodienne (avec Sly STALLONE, en 1995) de l’aseptiser n’a connu qu’un succès modéré. Et si, au-delà de la caricature, Judge Dredd lui-même reste un tant soit peu tolérable, c’est bien grâce à l’horreur qu’inspirent ses ennemis. Certains viennent de la Terre Maudite, vestiges dévastés de l’Amérique hors des murs de Mega-City, comme Mean Machine (le dernier survivant du gang Angel décimé par Dredd, dont l’humeur fluctue en fonction de la position d’une aiguille sur le cadran qu’il a greffé sur le front). D’autres d’une autre dimension, comme son double maléfique Judge Death.  Dans sa Dimension Noire, accompagné parfois de ses trois compères, il a éliminé toute vie au nom de la loi puisque après tout, ce sont les vivants qui commettent des crimes… Pour vaincre Death et ses cavaliers apocalyptiques, Dredd a cependant un atout de poids : Cassandra Anderson, Juge Psi dont les pouvoirs mentaux énigmatiques, seuls capables de maîtriser les créatures, compensent à ses yeux l’attitude bien peu réglementaire.

La rencontre de Batman et Judge Dredd, ces deux fortes têtes droits dans leurs bottes et d’une rigidité sans faille face à l’injustice, ne pouvait bien sûr pas se passer paisiblement. Trop semblables malgré leurs différences fondamentales, Joe Dredd et Bruce Wayne ne peuvent que se détester dès le premier coup d’œil. Une fois encore, ce seront les circonstances qui les pousseront à coopérer pour vaincre les abominations qui menacent leurs mondes respectifs.

La première histoire, illustrée par BISLEY, connait un succès retentissant, qui donne tout naturellement naissance à plusieurs suites, toujours scénarisées par les anciens compères WAGNER et GRANT. Mises en images par des vieux de la vieilles (Cam KENNEDY, Glenn FABRY) ou des stars montantes (Carl CRITCHLOW), ces nouvelles aventures permettent à Dredd et Batman de visiter chacun son tour le monde de leur rival/coéquipier.

Pour compléter l’ouvrage, l’unique rencontre entre Judge Dredd et Lobo, autre héros caricatural s’il en est, est présentée en fin de volume. Lobo, créé par Keith GIFFEN et Roger SLIFER dans les pages de la méconnue mais fascinante série de S-F super-héroïque Omega Men, est devenu sous l’impulsion de GIFFEN , GRANT et BISLEY ce biker intersidéral qui permet aux auteurs DC de verser dans la parodie débridée. Sa rencontre avec le monde de Mega-City ne pouvait qu’être une explosion de bon goût…

 

 

 

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Batman Judge Dredd

Après avoir réalisé un saut inter-dimensionnel, Judge Death débarque à Gotham et ne tarde pas à commettre son premier crime.

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