On a jadis décrit Neopolis comme une «pièce mon­tée en strontium». Mais à présent, la ville fait plutôt penser à un parking à étages dont les plans auraient été tracés par un consortium comprenant Ray Bradbury, Fritz Lang et Zeus. La circulation afflue et reflue sur ces échangeurs à quatre voies en spirale qui connectent les différents niveaux de la ville. C’est une marée incessante de véhicules dont les ailerons colorés évoquent un fleuve peuplé de poissons monstrueux et antédiluviens. Aux carrefours, quand les feux passent au rouge, des robots de modèle récent (certains n’ont pas plus de dix ans depuis la sortie d’usine) se faufilent entre les voitures pour donner un coup sur le pare-brise des Beatmobile et autres Terrificar. Quelques-uns des juvénoïdes font jaillir des éponges sur les bras additionnels de leurs trappes de poitrine, quand d’autres ont des buses intégrées aux doigts, crachant de l’eau savonneuse. Un caucasien corpulent, vêtu d’un justaucorps vert avec queue et casque à crête baisse la vitre de sa Dragostini et leur hurle de ne pas « poser leurs sales palpes de Métallos sur ma bagnole » avant d’appuyer sur l’accélérateur et de les planter là, dans un nuage sulfureux. Avec une expression de mépris fatigué, le technado fait un doigt d’honneur à la voiture qui s’en va, mais le fait de n’avoir que deux doigts à chaque main ne lui permet pas de donner au geste toute sa charge insultante. D’autant qu’ils ne ressemblent même pas tellement à des doigts.Construite peu après la Seconde Guerre mondiale, Neopolis était conçue au départ comme une tentative de circonvenir les problèmes sociaux générés par l’augmentation rapide du nombre de héros, héroïnes et vilains de la science. Ancien vigilant patriotique du New Deal, John Q. Public Genovese et premier maire de Neopolis en 1949, m’explique le problème.

«Dans les années 1940, il y avait une vraie pression sociale poussant à porter un costume pour défendre ses valeurs. Le gamin des voisins pouvaient être frappé par une météo­rite, et hop, il volait, sortait des rayons de la mort de son cul ou n’importe quoi du genre. Il se faisait appelé Monsieur Météore, et filait en Europe pour combattre les nazis dans un costume jaune et bleu, et on le revoyait aux infos, quelques jours plus tard. Et sa mère n’arrêtait plus : «Mon Kevin a fait ci et ça, et sauvé la planète et tout.» Et là, vous pouvez imaginer les autres mamans du quartier sur le dos de leurs gosses. «Comment ça, piqué par une abeille normale ? Elle n’était même pas radioactive ? Mais qu’est-ce que tu as dans la tête, bon Dieu ?» Et alors, vous vous retrouviez à enfiler un costume pour aller taper le petit vieux Allemand du bout de la rue, et si, par chance, c’était un espion nazi, d’un coup vous étiez bombardé grand héros de la science.Si ça s’était arrêté là, ça n’aurait pas été un souci, mais ensuite, il y a eu le boum, la prolifération. Un jour, vous êtes dans votre garage secret, votre neveu de treize ans vous tombe dessus en se faisant appeler Junior Q. Public et met un costume de ballerine à la noix pour vous suivre partout. Puis, il réclame un chien masqué, puis la veuve du bout de la rue qui vous courait après se met un déguisement de Jane Q. Public, puis sa nièce décide de… Enfin, vous mordez le topo… La petite Suzy Q. Public réclame un chat ou un petit poney et ainsi de suite. Et dans le même temps, vous ramassez trois douzaines de méchants de la science qui n’existent apparemment que pour vous causer des emmerdes… Vous voyez le genre… Chaque héros de la science engendre cinquante autres personnages du même acabit. Arrivé à la fin de la guerre, on s’est retrouvé avec un sacré bordel sur les bras.»

De fait, Monsieur le Maire est en dessous de la vérité. À ces cinquante autres personnages, on peut ajouter une douzaine de monstres et automates tueurs créés par des méchants, divers duplicatas imparfaits, lutins, jumeaux maléfiques, sans parler de l’armée des homologues venus d’une terre parallèle. Et ça, avant même que tous ces personnages se marient et commencent à faire des enfants. Pire encore, à la fin de la guerre, l’on s’est retrouvé avec bien trop de champions de la justice pour leur attribuer à tous un poste dans les forces de l’ordre et les laissés-pour-compte durent se trouver des professions moins prestigieuses.Sachant que la plupart de ces gens ont des problèmes à s’ajuster à une existence ordinaire, et ont souvent été perçus comme une influence négative par leurs voisins à l’humanité plus conventionnelle, la création d’une ville propre à accueillir toutes les formes différentes de vie costumée sembla une solution élégante. Des méchants et autres savants fous nazis, capturés ou retournés, furent embauchés pour créer cette nouvelle métropole, dont de grands noms comme le professeur GromolkoCapitaine Axe ou la Cérébro-Créature de Cobourg. Hélas, nul n’aurait pu prévoir l’explosion démographique des années 1960 dans la population masquée, qui se poursuivit jusqu’à nos jours, uniquement ralentie par la récession économique.

Sous-financée et surpeuplée dès le début des années 80, Neopolis ne pouvait plus que se transformer en une cocotte-minute risquant d’exploser à tout moment. Les méthodes normales de maintien de l’ordre ne permettaient plus de contenir la situation, et c’est avec soulagement qu’en juillet 1985, la ville accepta de rejoindre le programme policier proposé par des représentants d’Autreterre, un des nombreux mondes parallèles proches du nôtre, la plupart présentant des variations de notre continuité historique. Grâce à ce nouvel arrangement, toutes les versions de Neopolis du multivers allaient avoir leur propre commissariat et une police spécialement entraînée, sous la supervision du QG de Terre 44, généralement appelé «Grand Central».

Notre propre antenne de ce réseau, le Dixième Commissariat (affectueusement appelé « Top 10 » par son personnel) est situé à l’extrémité Nord de Pike Street, nommée en l’honneur d’Albert Pike célèbre général confédéré, franc-maçon et occultiste notoire. Quand on passe la grande porte, c’est pour traverser un hall spacieux et la réception, avant de pénétrer dans les profondeurs grouillantes du bâtiment. Lors de ma vi­site en mars 1994, j’y ai été accueilli pour la première fois par le sergent Sam Adams, dit «Vieille Gloire», qui a depuis pris sa retraite. Il m’avait présenté à son chef, le capitaine Steven Traynor, alias Jetman, un homme aux manières élégantes et à la voix calme, ce qui est d’autant plus surprenant quand on connaît ses exploits tonitruants des années 40, du temps où il était encore Jetboy.Traynor, qui conserve encore une maquette de son appareil, l’Étalon Noir, dans un coin de son bureau, me sourit quand j’évoque les débuts de sa carrière.

«Ils m’ont laissé piloter ce machin alors que je n’avais que dix ans… Il n’y avait pas encore de loi encadrant les activités d’en­fants héros, à l’époque. Pour être franc, j’étais quand même raide de trouille tout du long. Je suis bien content d’avoir un emploi de bureau, à présent.»

Traynor est appelé par un collègue récemment arrivé au com­missariat, un patrouilleur génial qu’on me présente comme étant Kemlo César, Hyperdog, et qui semble être un chien parlant engoncé dans un exosquelette humanoïde et bipède. Après avoir donné quelques conseils à son subordonné canin sur la façon de juguler une flambée d’activités suspectes dans le tristement célèbre quartier du Green Sud, Traynor reprend le fil de l’interview. «Je dirige ici une équipe de qualité. Si vous voulez comprendre la nature de notre travail, vous devriez aller dans la rue avec eux au lieu de perdre votre temps avec moi.»
Le prenant au mot, je passe l’après-midi à accompagner l’équipe chargée de l’assaut contre ce qu’on pense être un stu­dio pornographique illégal situé dans Hockney Nord, le quar­tier chaud. Un des deux policiers avec lesquels je voyage est un noir épatant, doté du sens de la répartie d’un comique de grande classe : Willy Beaumont, alias Stochastique. Il semble avoir un autre talent, très utile dans son métier, d’intuition poussée à un degré surnaturel. Il m’explique les détails de l’affaire alors que son équipier, une masse de muscles bleue (répondant, en grognant, au nom de Smax) pilote notre véhicule dans les avenues décrépies d’HoNo, comme on appelle l’endroit.

«C’est pas juste un truc classique genre trois filles, un poney et un nain priapique, non. Ça, c’est l’ordinaire à New York. Ici, à Neopolis, le gourmet du porno a accès à un éventail nettement plus élargi de déviances diverses et variées. On a déjà tous les gens extensibles et caoutchouc, tous ceux qui changent de taille à volonté, et les robots, aussi. Certains de ces trucs sont légaux, d’autres pas… Tiens, Jeff, parle-lui des types-robots qu’on a poissés la semaine dernière…»

Alan Moore, septembre 1999

 

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 Top10

Neopolis n’est pas une métropole comme les autres : ses habitants sont tous des surhommes, du plombier au maire, en passant par les chauffeurs de taxis et les avocats. Dans cette cité futuriste où les forces les plus obscures agissent en secret, la loi et l’ordre sont le quotidien des agents du commissariat du 10e district surnommé « Top10 ». Voici leurs histoires…

(contient : Top 10 #1-12, ABC 80-page Giant, Smax #1-5, The Forty-Niners )

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