Directrice exécutive de Vertigo, Karen Berger a découvert les comics en supervisant des titres comme La Légion des Super-Héros, La Maison du Mystère et le Swamp Thing d’Alan Moore. La perspicacité de Berger, son aisance avec les titres hors super-héros et d’excellentes relations de travail avec des Britanniques comme Moore lui ont valu le poste de liaison de DC avec le Royaume-uni. Cette nomination, à son tour, a conduit à ce que Berger rencontre et engage Neil Gaiman, puis supervise Sandman pendant la totalité de ses sept années de publication.

« Quand Neil a commencé Sandman, raconte Berger, tous les gens qui lisaient des comics achetaient principalement des titres de super-héros. Neil a créé l’apparence d’un comic book de super-héros, en termes de structure, d’emploi des conflits, et de rythme – avec des vêtements plus cool, toutefois et, probablement, des concepts plus cool aussi. Ainsi, il a fait entrer les lecteurs préexistants dans un territoire familier, mais, à certains importants égards, très différent ; et ensuite, il les a lentement entraînés de plus en plus loin dans le domaine de l’inconnu. Le timing compte beaucoup, et Neil est très, très doué dans ce domaine. »

 

Où finissent les contes et où commence la mythologie ?

On entend souvent les écrivains affirmer que leur art est fondamentalement resté semblable à ce qu’il était aux temps les plus primitifs, lorsque les gens se réunissaient autour du feu pour écouter des histoires qui à la fois amusaient et expliquaient, apportant l’ordre et un système dans un univers qui paraissait aléatoire et inconnaissable. La répétition a entériné certaines de ces histoires au fil des générations et, pendant un temps, on les a même reconnues comme des vérités sacrées. Puis les siècles ont passé et, au fur et à mesure que les faits et les théories s’ajoutaient, les histoires ont quitté le statut de parole d’évangile pour celui de mythe ; la vérité n’étant plus leur vertu cardinale, on les respectait encore pour leur pouvoir passager à rationnaliser la vie.
Cependant, nous ne savons pas quand les contes ont pris fin et la fabrication d’une mythologie a débuté. Les érudits s’accordent à dire qu’Homère, s’il a existé un personnage de ce nom, n’était pas l’auteur des mythes grecs qui lui sont attribués. Le poète aveugle de la tradition a pu raconter les histoires qui lui avaient été transmises, et, ce faisant, a aidé à modeler leur forme finale ainsi qu’elles ont été par la suite codifiées. mais quand les histoires ont débuté – en ce jour, perdu à la mémoire et pour les archives – le premier de cette longue ligne de poètes se disait-il qu’il racontait une histoire, qu’il expliquait une vérité, ou les deux ? Ressentait-il une révélation divine ou une inspiration divine, et savait-il faire la différence ? Le pouvoir des mythes est en partie le pouvoir de ce mystère. Aux temps anciens, le savoir était chose fragile. Les faits, quand on les connaissait, ne pouvaient se transmettre aux autres que de façon très directe : en les relatant, de personne à personne, ou en les écrivant, laborieusement, de façon à créer un document unique, aisément perdu ou détruit. On prétend que l’incendie de la grande bibliothèque d’Alexandrie aurait anéanti quatre cent mille rouleaux, sans qu’on sache combien d’entre eux contenaient des informations uniques. Que les mythes aient survécu est un indicateur de leur puissance, de leur résonnance avec le besoin humain fondamental de comprendre notre monde. mais les mystères qui entourent le moment de leur création ajoutent à leur puissance – plus nous perdons nos certitudes sur leur auteur et leur motivation, et plus resplendit l’aura des possibles. L’histoire de la naissance d’une histoire devient partie intégrante du mythe lui-même. quand commence une histoire ? Quand commence le mythe ?

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La sagesse accumulée de notre artisanat enseigne aux raconteurs à n’entrer dans l’histoire qu’au dernier moment, afin peut-être de préserver le mystère de ce qui est venu avant, peut être de maximaliser l’élan potentiel à partir de ce point.

Comme le SANDMAN a d’abord été publié dans le monde moderne, nous savons de façon factuelle quand l’histoire a été racontée pour la première fois – le 29 novembre 1988 – et, en vous rendant à la première page du premier épisode réédité ici, vous pouvez commencer quasiment comme les lecteurs l’ont fait ce jour-là. Mais l’histoire de la création de l’histoire a commencé avant cela. Présent à la création – et pourtant, non. De façon appropriée, une des étapes de la création du SANDMAN a commencé dans une vieille demeure de Tarrytown, au sein des montagnes des hudson highlands, dans l’état de New York, à quelques pas de la résidence de Washington Irving, dont les contes ont assis la mythologie de la région. Les cadres et directeurs de collection de DC s’étaient rassemblés dans une vieille bibliothèque poussiéreuse pour l’une de leurs réunions périodiques, et la conversation portait sur la nécessité d’empêcher la source créative de se tarir après l’extraordinaire élan du milieu des années 80. Il n’y avait pas assez de propositions de nouvelles séries, ou, du moins, pas assez de qualité suffisante. On suggéra une vieille recette : la compagnie était propriétaire de quelques noms anciens prestigieux qu’on pouvait remettre au goût du jour, soit avec de nouveaux personnages, soit avec de nouvelles versions des anciens. On en sélectionna trois qui furent distribués aux divers responsables : au final, l’un d’eux ne verrait pas un seul numéro publié, le deuxième fournirait une série oubliable de dix-huit numéros, et le troisième… ah, le troisième, c’était SANDMAN. Est-ce un hasard si, depuis des temps immémoriaux, les raconteurs d’histoires emploient des triplons pour amener une chute ? Ainsi donc, même à l’époque moderne, notre connaissance est incomplète, de façon intrinsèque.

 

D’innombrables giga-octets d’informations sont désormais disponibles, à portée de doigt sur un clavier, et les faits et les erreurs factuelles peuvent persister longtemps après leur durée de vie naturelle, tapis dans les mémoires numériques sans subir de corrections ni de remises en contexte. Notre problème ne porte plus sur la rareté des informations ni sur leur fragilité, mais sur l’écrasant défi que constitue leur tri, leur compréhension et la mise au clair d’une pertinence et de la vérité dans ces données. Même dans le cadre de notre vie, notre savoir demeure ancré à notre propre expérience des événements, et non à un point de vue omniscient qui pourrait les doter d’une signification parfaite. Personne dans cette bibliothèque poussiéreuse ne se souvenait que, quelques mois auparavant, un jeune auteur britannique avait demandé à écrire une nouvelle version du SANDMAN. Pour moi, SANDMAN aura toujours débuté cet après-midi-là, à Tarrytown. Pour Neil Gaiman, la conception a débuté à la fois des mois plus tôt, quand il a cité le SANDMAN de Simon et Kirby parmi une poignée de résurrections possibles chez DC lors d’un dîner avec Jenette Kahn et Karen Berger, et des mois plus tard, quand Karen l’a choisi pour écrire le personnage qu’on lui avait assigné à Tarrytown. Pour vous, peu importe comment vous avez appris ce qui s’était passé avant, je subodore que SANDMAN a commencé le jour où vous en avez tourné les pages pour la première fois. Même si ce jour-là est aujourd’hui. L’histoire de SANDMAN avait commencé, mais qu’en était-il du mythe ?

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Des auspices favorables précèdent le mythe. La grande tempête de 1987 a frappé l’Angleterre en octobre, abattant quinze millions d’arbres. Tandis qu’elle faisait rage (accompagnée d’une brève controverse pour savoir si ses vents de cent quatre-vingt kilomètres/heure s’étaient maintenus à un niveau suffisant pour qu’on la classe comme un ouragan proprement dit), Neil méditait dans le noir sur son synopsis pour SANDMAN. Avant que ne s’effacent les histoires qui en ont découlé, faudra-t-il abattre quinze millions d’arbres supplémentaires pour fabriquer le papier sur lequel on les imprime ? Assez tergiversé – il s’agit de trancher. Où commence la mythologie? A un certain niveau, nous ne le saurons jamais. La mythologie exerce sa puissance en nous rendant les forces impersonnelles de l’univers plus explicables, ou du moins plus supportables. En ce qui concerne SANDMAN, la question aura une réponse des érudits (au nom desquels je n’aurai pas l’audace de parler), et une autre de chaque lecteur. Pour moi, la mythologie du SANDMAN commence au numéro 8, « le bruit et ses ailes », quand Neil présente son incarnation de la mort et affronte le mystère de savoir pourquoi nos vies s’achèvent, trop tôt, de façon incompréhensible et inconnaissable. L’histoire ne contient ni la réponse définitive des personnages à cette question, ni celle de neil, mais c’est le moment où transparaît clairement l’ambition de justifier ce mystère. Dès cet instant, SANDMAN allait être un mythe.

 

Cependant, l’histoire ne s’arrêta pas au moment où la mythologie commençait… … car il n’y a pas de fossé infranchissable entre les deux. nous prenons toujours plaisir aux anciennes histoires dont le pouvoir d’expliquer l’univers a décliné sous les assauts incessants de la science. Nous ressentons au plus profond de nous les échos de leur ancienne puissance, alors que notre conscience répète : « Ce n’est qu’une histoire ». nous les reléguons à leurs origines – la mythologie grecque, la mythologie hindoue, partout où on les racontait – et nous nous disons que nous pouvons en apprendre plus long sur cette époque et ces gens en réécoutant les histoires. Mais on continue de raconter des histoires pour nous aider face à l’inimaginable ; on compose encore des histoires pour nous aider à comprendre notre monde. en construisant ses histoires, Neil a construit des mythes, en employant la même puissance essentielle qu’invoquait le conteur devant son feu il y a tellement longtemps – ce pouvoir que neil manie si bien.

Paul Levitz

Paul levitz a de longue date été fan de comics (rédacteur en chef du comic reader, fanzine spécialisé des années soixante-dix), scénariste (La légion des super-héros) et superviseur éditorial (Batman). Il a également été président & éditeur de dc comics de 2002 a 2010 et l’auteur de l’ouvrage 75 years of Dc comics: the art of modern mythmaking. Il est depuis mai 2012 le scénariste de la série World’s Finest, dessinée par George Pérez et Kevin Maguire.

 

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