Né en juin 1941, Neal Adams entame sa carrière dans la bande dessinée directement à sa sortie du lycée. Artiste complet, il est aujourd’hui considéré comme le porte-parole et le défenseur des droits des créateurs. Retour sur un parcours exceptionnel.

Je crois qu’il m’incombe de vous expliquer, même si je n’y parviens pas, pourquoi vous tenez entre les mains un volume aussi onéreux rassemblant mes travaux sur Batman. En fait, il s’agit du premier tome d’une collection qui en compte deux. Qui suis-je, grands dieux, pour mériter un tel écrin ?


Je dois avouer que je n’en suis pas digne, qu’importe ce que l’on peut en dire. Et pourtant, ce tome trône sur les étagères américaines, à côté de deux volumes comparables rassemblant mes DEADMAN et mes GREEN LANTERN / GREEN ARROW, tout aussi chers. Croyez-moi, si je devais vous vendre un livre à ce prix, il faudrait qu’il explique au moins comment fonctionne l’univers. Mais si vous l’avez acheté, je vous en remercie humblement.
En premier lieu, laissez-moi vous dire que sans l’incroyable Denny O’NEIL, le tome contenant les GREEN LANTERN / GREEN ARROW n’aurait jamais vu le jour. Denny a identifié, dans l’histoire de la bande dessinée, un vide que personne n’avait comblé, que peut-être personne ne pouvait combler, et il a proposé le bon matériel au bon moment.
Les gens minimisent souvent la sensibilité et l’implication de Denny dans les histoires que nous avons réalisées en collaboration, mais je lui serai toujours reconnaissant pour sa contribution, ses idées, ses concepts et la manière intelligente de les présenter dans une forme propice à la narration. Quand vous aurez les deux volumes de cette compilation, je vous conseille de lire d’une traite les histoires de Denny.
Elles témoignent d’une évolution, d’une montée en puissance et d’une empreinte proprement inimitables. Qui aurait pu faire mieux ? Personne, c’est moi qui vous le dis !

Et puis, il y a Bob HANEY, scénariste mésestimé, je vous l’accorde. Si elles n’ont pas eu la reconnaissance qu’elles méritent, les histoires de Bob HANEY sont des classiques de la bande dessinée, offrant leur lot d’intrigues, de surprises et de retournements de situation. HANEY ne sera jamais assez payé et récompensé de son vivant pour sa contribution au genre, et c’est une honte.
Et il y a les autres : le responsable éditorial Julie SCHWARTZ, excentrique et irascible, mais accoucheur d’un grand nombre d’histoires mémorables, parmi lesquelles les trois récits du Spectre que j’ai rédigés, ou encore l’épopée de Superman contre Mohammed Ali que j’ai écrite avec Denny. Julie, plus simplement, est une légende. Dick GIORDANO, mon encreur et compère. Une légende lui aussi, certes, mais pour moi, c’est un ami, ainsi qu’un associé pendant plusieurs années, jusqu’à ce que DC l’engage en tant que vice-président éditorial exécutif. Le responsable éditorial Murray BOLTINOFF : un homme attentif et sensible qui prenait soin de son troupeau de créateurs d’une manière très maternelle.
Len WEIN et Marv WOLFMAN. Deux tourbillons secouant le cocotier. Les premiers scénaristes révolutionnaires de l’Âge d’Argent, avant même Denny.
Et tous les autres.

Et moi ? J’étais la mère récalcitrante d’une meute de jeunes loups radicaux. Tous les jeunes scénaristes et dessinateurs qui venaient chez DC dans les années 1960 gravitaient dans la petite pièce que j’empruntais afin de nous cacher des responsables éditoriaux. J’étais l’éclaireur. La première ligne de défense. J’avais été le premier à traverser la barrière érigée autour de DC.
Et c’est peut-être cela qu’évoquent ces volumes. Ils couvrent toute une révolution. C’est là peut-être leur valeur. J’ai réalisé ma première bande dessinée pour WORLD’S FINEST bien avant la révolution. J’ai dessiné la dernière alors que tout le monde en avait marre de moi et que je fomentais une autre sorte de révolution… qui concernait les droits des créateurs. Entre ces deux histoires, DC s’est transformée, passant de l’entreprise qui n’avait pas engagé de nouveaux scénaristes depuis douze ans à la maison d’édition dont l’écurie était composée aux deux tiers de têtes nouvelles, des scénaristes et des dessinateurs venus des quatre coins du monde, de l’Espagne aux Philippines.
Pouvez-vous déceler cette évolution dans les histoires de ce recueil ? C’est possible. Il suffit de savoir où regarder. Il faut se rappeler que, lors de mes débuts chez DC, j’avais déjà une histoire, une vie, une carrière. Quand je suis entré dans le monde professionnel à la sortie du lycée, je n’ai pas pu obtenir de travail chez DC. C’était à l’époque la seule maison d’édition que j’estimais capable de publier de « bonnes » bandes dessinées. Nous étions en 1959. Six ans auparavant, en 1953, le Congrès avait tenu des auditions sur le thème de la délinquance juvénile, et s’intéressait à la radio, à la télévision, aux films et aux comic books. Ces auditions se sont transformées en attaques contre la bande dessinée à la suite de la publication de Seduction of the Innocent, l’ouvrage du Docteur Fredric WERTHAM, et toute la profession a failli couler. Certes, il y avait Archie Comics, bien sûr, Harvey Comics avec Casper, Li’l Dot, Audrey et ce genre de choses. Il y avait Dell, un monument d’ennui, et Atlas (l’ancienne Timely) qui publiait les histoires de Stan Lee en six pages (Mogog le Gogog et les autres monstres). En dehors de DC, c’était à peu près tout. DC m’a rejeté. Un gars de la production m’a reçu à l’accueil puis, avec un paternalisme désolé, m’a renvoyé. Je n’ai même pas passé la porte.
J’ai d’abord trouvé du travail chez Archie Comics, comme assistant et dessinateur de décors, puis je suis passé dessinateur sur le comic strip inspiré de l’émission The Bat Masterson Show pour le compte de Howard NOSTRAND. J’ai ensuite travaillé sur des diapositives, des illustrations en noir et blanc, des dessins de mode, des posters de films, du storyboard et des bandes dessinées pour la publicité. Je suis devenu dessinateur professionnel. J’ai proposé, avec Jerry CAPP, le frère d’Al, un comic strip destiné à la presse et inspiré de la série télévisée Ben Casey. C’était un pari, je n’avais que vingt ans. J’avais complètement oublié les comic books. Tandis que ma carrière avançait, j’ai volontairement mis fin au strip, alors que nous étions publiés dans cent soixante et un journaux à travers le monde jusqu’à la fin. J’ai passé six mois à préparer un portfolio, que j’ai laissé à une agence de publicité. Une semaine plus tard, quand je suis revenu, il avait disparu !
En désespoir de cause, je songeai alors à augmenter mes revenus en ajoutant quelques travaux chez les éditeurs en plus de mes commandes dans la publicité… quelque chose que je n’avais jamais cru devoir faire un jour.
J’ai obtenu du boulot chez Warren Publishing, puis je suis retourné voir DC. Et finalement, ils m’ont donné du travail.

Les choses avaient changé. Jack KIRBY s’était associé à Stan LEE, et ils avaient donné naissance aux Quatre Fantastiques, à Iron Man, à Hulk, à Spider-Man. En d’autres termes, Timely s’était réveillée et commençait à produire de vraies bandes dessinées. Ils étaient devenus Marvel. Cela effrayait DC Comics. C’est à ce moment que je suis arrivé. L’oeil brillant et le cheveu en bataille, j’étais prêt à travailler quelques mois avant de retourner à ma « véritable » carrière.

Puis, il se passa quelque chose d’amusant. Quelque part entre WORLD’S FINEST COMICS et THE BRAVE AND THE BOLD (ou peut-être THE ADVENTURES OF JERRY LEWIS), quelque chose avait changé. J’étais tombé amoureux de la bande dessinée. Ne me demandez pas, je ne sais pas ce qui s’est passé. Mais quelque chose… me transportait. C’était mieux que la publicité. Mieux que les comic strips.
Deux choses se sont produites. Enfin, plein de choses se sont produites, mais deux en particulier. D’une part, j’ai compris que je dessinais Batman et Superman et que je faisais du mauvais boulot. Je venais de rater une occasion qui ne se présenterait peut-être plus. Le problème, c’est que je voulais retourner à Batman (et peut-être Superman), mais que j’étais occupé à faire le Spectre, Deadman et une tonne d’autres choses. Comment refaire du Batman ? Julie SCHWARTZ, responsable éditorial du personnage, n’avait pas apprécié que je quitte son SPECTRE pour aller travailler sur le DEADMAN de Jack MILLER, si bien que, lorsque j’ai évoqué l’idée de dessiner Batman, il m’a dit de sortir de son bureau.

D’autre part, j’en suis venu à me rendre compte que DC travaillait comme au Moyen-Âge, restait coincée en 1953 et se dissimulait derrière le confort du statu quo. Oui, c’est vrai, Marvel avait commencé à distribuer des claques et DC n’aimait pas ça. Le problème, c’est qu’ils ne savaient pas vraiment quoi faire. Après dix ans de Moyen-Âge, ils faisaient du surplace. Le monde, lui, continuait d’avancer. La question se résumait à savoir ce  que je pouvais faire pour que le mammouth redémarre. Même si je trouvais quelle stratégie adopter, la vieille garde me mettrait des bâtons dans les roues à chaque pas. Mais voyez-vous, je n’avais pas réellement le choix… j’étais tombé amoureux de la bande dessinée. Et la bande dessinée devait donc changer afin de me convenir (eh ouais). D’accord, ce n’était pas un bon plan, mais il a fonctionné. Il y avait déjà des gens dans la place, désireux d’essayer des choses nouvelles. Il y avait de jeunes auteurs capables de secouer les habitudes, si je pouvais les entraîner dans l’aventure. Même dans l’équipe de production, où la situation était pire qu’ailleurs, il se trouvait des gens qui avaient mené des expériences dix ou vingt ans plus tôt. Il y avait Jack ADLER, qui avait exploré l’impression en 3-D pour DC. Il y avait Sol HARRISON, qui avait eu l’occasion de se montrer plus créatif pour des oeuvres caritatives que chez DC. Et puis, il y avait le grand Carmine INFANTINO, qui s’ennuyait à dessiner Batman et qui voulait de plus grands défis. Tout cela ne demandait qu’un peu de persuasion amicale… et quelqu’un prêt à prendre des risques.

Je suis allé voir Murray BOLTINOFF, responsable éditorial de THE BRAVE AND THE BOLD. À cette époque, sans doute à cause de la série télévisée BATMAN, BOLTINOFF associait le héros de Gotham avec d’autres personnages selon sa fantaisie. Julie SCHWARTZ ne m’appellerait sans doute pas parce que je dessinais DEADMAN, mais BOLTINOFF m’avait dit qu’il me ferait travailler sur n’importe lequel de ses titres. Je lui ai demandé si je pouvais faire THE BRAVE AND THE BOLD, et il m’a répondu oui. Voilà, je dessinais à nouveau Batman, et cette fois-ci, j’allais le faire bien.

Dans ce volume, vous pourrez constater l’évolution.

J’ai fait bien des erreurs. Mais j’étais en train d’apprendre comment faire de bonnes bandes dessinées. Certains d’entre vous en ont été les témoins à l’époque. À ceux-là, je dis « bienvenue chez vous ». Aux autres… j’espère que vous profiterez bien du voyage.

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Batman la Légende

Des bas-fonds de Gotham City surgissent de nouvelles menaces et Batman ne peut y faire face seul : c’est pourquoi il appelle à ses côtés des justiciers de renom comme Superman, Aquaman, Flash, le Creeper ou encore Deadman.

De plus, un nouveau venu tient également à le rejoindre dans sa croisade contre le crime… Son nom ? Le Docteur Kirk Langstrom dit Man-Bat !

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