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Des objets transitionnels. C’est ainsi que les psychiatres les nomment. Des choses qui nous restent de l’enfance et qui facilitent la transition vers l’âge adulte. Des rappels d’un temps plus ancien, plus innocent.

Des objets transitionnels.
Comme les comic books, par exemple.

Je suis dans un magasin Woolworth et je regarde mon grand-père. Il fume une cigarette et, bien que nous soyons en été, il porte un chapeau et un costume sombre. Il me tend six pences pour que je m’achète un comic de Superman, le premier que j’ai vu de toute ma vie. Sur la couverture, Superman remplit un coffre au trésor de diamants, sous le regard surpris de Lois Lane.

Je suis assis dans un café de la chaîne ABC avec ma mère. Elle sirote son thé servi dans une tasse en porcelaine verte, profitant de cette pause. De l’autre côté de la table, je bois une orangeade à la paille en lisant un comic de Batman. Sur la couverture, le chapelier Fou tente d’ajouter le masque de Batman à sa collection.

Je suis à l’arrière de la maison d’un ami. Une odeur de friture nous arrive depuis l’intérieur. Nous sommes sortis de l’école, mais nous portons toujours nos pantalons gris qui grattent. Nous nous montrons nos comics les plus récents. Sur le haut de ma pile, il y a un SUPER ADVENTURE COMIC. Sur la couverture, Batman est agrippé à une flèche géante que Superman vient de tirer à l’arc. En haut de la première page, on peut lire la légende « vos héros favoris, Superman et Batman, ensemble dans la même aventure ! »

 

C’est bien ça : SUPER ADVENTURE COMIC, et non WORLD’S FINEST.

Vous voyez, j’ai grandi en Angleterre où, jusqu’à la fin des années cinquante, on ne trouvait pas de comics américains. Au lieu de cela nous avions des rééditions Australiennes, publiées tous les mois et complétées par les numéros annuels et les hors-séries d’été. La « famille » Superman et Batman se composait de quatre titres : SUPERMAN, SUPERBOY, BATMAN et était mon préféré, SUPER ADVENTURE COMIC qui reprenait les épisodes de WORLD’S FINEST.

Comme je l’ai découvert plus tard, WORLD’S FINEST ne paraissait que tous les deux mois aux États-Unis, et donc la moitié de ces rééditions sous le titre SUPER ADVENTURE était dévouée à des épisodes indépendants de Batman et de Superman. Mais mêmes ces numéros-là présentaient Superman et Batman ensemble sur la couverture, probablement illustrés par un dessinateur australien inconnu. Il est difficile de comprendre à notre époque, où il est rare que dans un comic book on ne croise pas de héros invité, à quel point ces aventures communes de Superman et Batman étaient palpitantes. C’était comme si dans cet endroit magique, les univers vastes mais séparés de Superman et de Batman pouvaient se rejoindre. Ce n’est que là que les deux héros profitaient de leur amitié et partageaient leurs secrets.

Et comme si cela ne suffisait pas, ces épisodes communs étaient illustrés par le « bon » dessinateur de Batman, comme on appelait Dick Sprang à cette époque où les noms des auteurs n’apparaissaient pas.

 

Grâce à ces seuls épisodes, il est aussi devenu mon dessinateur de Superman favori. J’aimais tellement son travail que j’ai une fois recopié toute une histoire de douze pages sur une immense feuille de papier, case par case, trait pour trait et mot pour mot. Sauf, il faut bien l’avouer, que j’ai transformé Superman en Atoman, Batman en Birdman et Robin en Raven. Comme ça personne ne se douterait de rien, vous comprenez. Croyez-le ou non, le méchant de cet épisode s’appelait le Dupliqueur. Trente-cinq ans plus tard, je suis assis devant mon clavier et je rédige l’introduction à une histoire de Superman et Batman de mon cru, en feuilletant ces mêmes comics. Ils sont froissés et jaunis, mais jamais je ne m’en débarrasserai. Des objets transitionnels, rescapés de l’enfance. Des rappels d’une époque révolue et plus innocente. Trente-cinq ans plus tard, Superman a été réinventé, Batman est devenu plus sombre, les Robins se sont succédés, et leur univers en quadrichromie est devenu tellement surpeuplé que des nettoyages à intervalles réguliers sont devenus nécessaires.

Mais je ne m’en plains pas. Trente-cinq ans plus tard, j’accepte volontiers le fait que le changement fait partie de la vie. Devenu adulte, je pense que la nature de l’univers est de suivre un flux constant et cyclique allant d’un extrême à l’autre.

 

 

De plus, dans le microcosme des comics de super-héros, il me semble que Superman et Batman sont devenus les représentations incontournables de cette dichotomie fondamentale, le yang et le yin de son existence.

Superman représente tout ce qui est puissant, clair et lumineux. Batman, tout ce qui est subtil, obscur et mystérieux. Leurs qualités primaires et complémentaires ont données naissance à toute l’industrie et on peut dire qu’elles définissent ses paramètres. L’occasion m’a été donnée d’exprimer certains de ces sentiments par le biais d’une histoire, à un moment où j’opérais moi-même une autre transition, passant du rôle de dessinateur à celui de scénariste, et je n’ai pas pu refuser.

Et si j’ai été intimidé à l’idée que ma première histoire aurait pour titre WORLD’S FINEST, j’avais au moins l’assurance que les talents de mes collaborateurs méritaient à eux seuls cette description.

Toute ma gratitude va donc à Steve r., Karl, Steve o., Bill et Mike. Et à Daniel, le meilleur fils du monde, pour sa contribution.

De nos jours, de nouvelles appellations ont été créées pour nommer notre média : « roman graphique », « fiction picturale », et ainsi de suite. C’est très bien. Mais je considère cette histoire comme étant tout simplement un comic book. Ou plus précisément, trois comics regroupés sous une même couverture. Des objets transitionnels ? Peut-être. Des rappels d’une époque révolue et plus innocente ?

Je l’espère.

Dave Gibbons

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