Tout le monde a sa version de la manière dont nous avons créé La Mort de Superman.

Voici comment je m’en souviens.

Le « Super Sommet » était une manière ambitieuse et idéaliste d’écrire des comic books. Cela fonctionnait comme une équipe de scénaristes d’une série télévisée, sauf que le super-editor Mike CARLIN avait eu l’idée, sans précédent, d’inviter également les dessinateurs, les encreurs et même les coloristes des titres Superman. Pour la première fois dans l’histoire des comic books, chaque créateur pouvait influer sur la direction de l’histoire depuis le tout début. Dan JURGENS ne venait jamais à un Super Sommet sans avoir préparé de proposition. Il apportait toujours une idée à la table de discussion. Cette année, il voulait faire un épisode qui ne soit qu’une vaste bataille du début à la fin. Une « baston de vingt-deux pages », comme il disait. Il avait à l’esprit ce qu’il décrivait comme un « monstre à la Hulk », et son idée était de dessiner tout simplement une grande bataille épique dont Superman sortirait triomphant, comme à l’accoutumée. « Mais l’histoire ? Ça parle de quoi ? », demanda Mike. Dan insistait, pour lui cela suffisait pour en faire une histoire, un grand combat excitant, mais Mike savait que les lecteurs ne s’y intéresseraient pas s’il n’y avait pas des personnages forts derrière. Il poussa Dan dans ses retranchements, comme il nous poussait tous dans nos retranchements, nous forçant à réfléchir aux motivations et aux sentiments. Il fallait qu’il y ait une raison, un « pourquoi ».

 

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Image de couverture tirée de La Mort de Superman, tome 2.

 

Nous sommes alors passés au programme du Super Sommet, à savoir écrire un an d’histoires et coordonner la continuité dans tous les titres Superman. Régulièrement, Dan suggérait son histoire de monstre et de baston de vingt-deux pages. La réponse de Mike était d’en demander toujours plus. Après trois jours, déroulant les fils rouges de récits que nous avions tissés durant l’année précédente, nous avions planifié un enchaînement élégant menant au mariage, envisagé de longue date, entre Lois et Clark. Épuisés mais ravis par notre travail et notre synergie, nous étions venus à bout d’un autre Super Sommet hautement productif, mais sans baston de vingt-deux pages.

Et puis le couperet est tombé. À la dernière minute, nous avons été informés qu’il nous fallait repousser à plus tard le mariage de Lois et Clark, afin de ne pas rentrer en conflit avec une nouvelle série télévisée, Lois & Clark : les Nouvelles aventures de Superman, dont l’intention était de se concentrer sur l’idylle naissante entre les deux personnages, au début de leur relation.
On a grogné pendant un certain temps à l’idée d’enterrer notre saga soigneusement planifiée. Puis on s’est rassis et on s’est remis au travail, repartant de la case départ. Comme il le faisait toujours quand la source des idées se tarissait, Jerry ORDWAY a dit « bon, on n’a qu’à le tuer ». C’était la réponse de Jerry à chaque fois que l’on séchait, une blague qui nous faisait tous redémarrer.

Pour une fois, on n’a pas rigolé.

On a commencé à parler sérieusement de ce que ça pourrait donner. L’un après l’autre, nous avons exprimé nos sentiments les plus profonds au sujet de l’Homme d’Acier. Qui il était, ce qu’il signifiait pour les autres personnages, pour nous, pour le monde entier. L’histoire a commencé à s’écrire toute seule, à partir de la fin. Nous sentions que ça pouvait être une histoire qui réveille les sentiments des lecteurs, afin qu’ils ressentent ce que nous ressentions depuis toujours pour Superman.

Nous étions tous d’accord, Superman devait avoir une mort héroïque. Il n’y aurait pas de Kryptonite. Aucun ennemi habituel n’en tirerait de satisfaction. Superman devait tomber au combat, en sauvant le monde et les gens qu’il aime. Son ennemi devait être quelque chose de nouveau et de mystérieux. Mike se tourna vers Dan. Il l’aurait, sa baston de vingt-deux pages, finalement. Et son gros monstre serait élevé à un rang dont il n’aurait jamais rêvé dans l’histoire des comic books. Il deviendrait Doomsday !

 

Fiche de l’ouvrage
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