Par Clark Kent, journaliste au Daily Planet

(Photos © James Olsen pour le Daily Planet)

« S » pour SUPERMAN.  C’est en tout cas sous ce nom qu’il s’est identifié quand il a accepté cette interview exclusive pour le Daily Planet, dans la foulée de la récente crise. Ce jeune homme pourrait être pris pour un étudiant fraîchement diplômé en route pour Palm Beach à l’occasion du Spring Break, s’il ne portait pas cet uniforme rouge et bleu, et s’il n’était pas entré par la fenêtre… du dixième étage.

“Mais ‘Superman’, ce n’est pas votre nom”, lui dis-je. “Surhomme”. Il sourit.

“C’est ainsi que mon père l’avait formulé.” “Et les associations que pourrait faire naître ce nom ne vous rendent-elles pas nerveux ? C’est quand même un peu présomptueux, non ?”

“Je ne sais pas, il faudra voir”, répond-il. “J’imagine que le plus important est de se focaliser sur “l’homme”, plutôt que sur le “Super”.

Il refuse de révéler son vrai nom et la région du pays où il a grandi, mais au ton de sa voix et à son léger accent, on devine qu’il a dû être élevé vers la Côte Est. En termes d’origines, ce ne sont pas les plus intéressantes. “Si nous ne pouvons pas savoir d’où vous venez, j’imagine que la question la plus évidente reste : où êtes-vous né ?”.

“Sur une planète lointaine nommée Krypton. Mais vous devez comprendre que je l’ai quittée tout bébé, et que j’ignorais même l’essentiel de cette histoire encore récemment. Je savais que je n’étais pas d’ici,  mais en dehors de ça…”

“Avez-vous toujours eu ces pouvoirs ?”

“Presque, oui. Je me souviens de la première fois où j’ai volé. Je regardais passer un oiseau et je me suis demandé ce que ça faisait d’être là-haut. Et l’instant d’après, j’étais à côté de lui. Pendant une seconde j’ai cru qu’il était descendu vers moi, puis j’ai baissé la tête. J’étais à quinze mètres du sol. Ça m’a terrorisé.”

“Sinon, pourquoi cet uniforme rouge et bleu ?”

“Le tissu, sous forme de couvertures, est arrivé de Krypton avec moi. On ne peut ni le brûler, ni le déchirer, ni le teindre, hélas. C’est la seule chose que je puisse porter lorsque je vole, sans que ma vitesse ne l’arrache.”

“Dommage qu’ils n’aient pas prévu des couvertures grises, ou anthracite, alors.”

Il rit, à la façon de quelqu’un qui n’y attache guère d’importance. “Vous voyez, c’est exactement ce que je pensais. J’ai la chance de ne pas être arrivé dans une couverture à carreaux ou à pois.  Ce serait drôlement compliqué à expliquer lors d’un premier rendez-vous ?”

“Pourquoi ? Vous voyez quelqu’un en ce moment ?”

Il hausse les épaules et sourit. “Disons que j’ai quelqu’un dans le collimateur.”

“Alors pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant de vous révéler ?”

“Je n’avais aucune raison de le faire avant. Ce dont je suis capable n’était pas nécessaire.”

Il hésite un bref instant, cherchant le mot juste. “Lincoln a dit que la principale mission du gouvernement, c’est de faire ce que les individus ne peuvent pas faire eux-mêmes.

“En fait, vous êtes partisan de la théorie du ruissellement héroïque.”

“Pas du tout. Je dis juste qu’avant l’arrivée de ce vaisseau au-dessus de Metropolis, tout ce qui avait précédé, dans l’histoire humaine, pouvait être réglé par des hommes et des femmes normaux, qui se manifestaient pour l’occasion. Mais aucun d’entre eux n’aurait pu arrêter ça.”

“Comme quand le Balrog apparaît, et que Gandalf dit : ‘les épées ne vous sont plus d’aucun secours, ici.”

“C’est ça. C’est…”

“Cet adversaire est plus fort que vous.”

Je réalise que je viens de révéler que je suis un geek. Mais il est assez poli pour ne faire aucun commentaire.

“Exactement. Ce que je veux, c’est aider en faisant ce que les gens normaux ne peuvent pas faire.”

“Donc vous ne comptez pas conquérir le monde ?”

Il rit. “Non. Et qu’est-ce que j’en ferais, d’abord ? Où est-ce qu’on peut ranger un truc pareil ?” “Plus sérieusement”, reprend-il, “j’ai été élevé dans ce pays. Je crois en ce pays. A-t-il ses défauts ? Oui. A-t-il ses moments de grandeur ? Oui. Mais avant tout, j’y suis chez moi. Et je porte ces valeurs en moi. Mais si je fais ce que je fais uniquement pour le bien de l’Amérique, cela déstabilisera le monde alentour. Cela pourrait même déclencher une guerre.” “Alors je suis ici pour faire ce que je peux, où je le peux. Que ce soit chez nous ou ailleurs. Mais je ne dois pas me mêler de politique. Il n’y a rien de politique dans un tsunami, un tremblement de terre, ou une tornade. Rien de politique dans un bandit prenant en otages des innocents dans une banque, ni dans un camion dont les freins lâchent dans une rue pleine de passants. Alors voilà ce dont je veux me mêler. C’est là que je peux faire la différence, sans devenir un outil politique.”

“Pas mal de monde risque d’en être fâché. Je pense que le Pentagone vous voyait déjà envahir la Chine et l’Afghanistan, mettre à mal des gouvernements et couler des flottes entières.”

“Et je le comprend”, sourit-il, “mais si je m’engage sur cette voie, alors je ne pourrai plus servir l’humanité comme un tout, alors que je pense être là pour ça. Si je deviens une extension d’un gouvernement quelconque, alors je perdrai le reste du monde, alors qu’en cas de menace planétaire, nous pourrions avoir besoin de son soutien.”

Il fait une brève pause. “J’ai vu ce documentaire, il y a quelques années, à propos des forces de police britanniques”, reprend-il avec une lenteur posée, comme pour appuyer son discours. “Ils interrogeaient un Bobby londonien, qui disait –je le cite sans prendre aucun parti là-dedans- que la police américaine était là pour imposer la paix, alors que la police anglaise était là pour la permettre.” “J’aime à penser que je suis là pour ça : permettre la paix en faisant ce qui est bon pour les gens, sans chercher à les changer. Cela peut sembler naïf ou superficiel, mais c’est la vérité.”

Il regarde par la fenêtre. Le soir tombe. “Je devrais y aller. Il y a encore beaucoup à faire pour nettoyer les rues et sortir les gens de sous les décombres.”

“Une dernière question, alors. Une question difficile. Beaucoup de gens vont dire que cet incident est de votre faute. Après tout, l’ennemi venait vous chercher. Qu’avez-vous à  dire aux familles des civils, des pilotes, des soldats et des policiers qui sont morts en combattant ces envahisseurs ?”

Il regarde ses mains, des mains qui pourraient déchirer une montagne sans même essayer. Mais pour l’instant, elles ont l’air perdues. “Je ne sais pas”, dit-il enfin. “J’aimerais avoir une bonne réponse, j’aimerais connaître les mots qui les réconforteraient, eux qui ont perdu un être cher, ou qui ont été blessés. Rien ne peut enlever ces blessures, ou remplir ces vides. Ce qui prouve que certaines  choses sont impossibles. Même pour Superman.” “Mais j’ai ceci à dire : je ne savais pas qu’ils étaient là, je ne savais pas qu’ils me recherchaient, je ne savais rien de tout ça avant qu’ils n’apparaissent. Je ne les ai découverts qu’en même temps que tout le monde. Mais même si ce qui est arrivé n’est techniquement pas de ma faute, j’en suis quand même responsable, et je vivrai en le sachant jusqu’au dernier jour de mon existence. Chaque matin, en ouvrant les yeux, je saurai que je suis là, et que ce monde est là, en partie grâce aux sacrifices consentis aujourd’hui. Et je dédierai chacun de mes actes, mon moindre souffle, à leur mémoire. Je ne sais pas si je peux racheter cela, mais je tiens à vouer ma vie à être à la hauteur de leur sacrifice.” “C’est ça qui est remarquable, et toute l’ironie de la chose”, dit-il en retournant vers la fenêtre. “En étant capable de voir l’humanité de l’extérieur, je vois vos incroyables forces, votre noblesse têtue, votre grandeur, votre bonté, votre générosité, et votre esprit de sacrifice. Vous luttez pour avancer vers le sommet quels que soient les rochers qui dévalent la pente à votre rencontre. Je suis aveuglé par la lumière qui brûle en chacun de vous.” “Et de cette lumière émerge une vérité. Si le mot ‘super’ doit être appliqué à quelqu’un, il doit l’être à vous tous, à toute l’humanité. Contre ce pouvoir, contre cette vérité, je ne suis… Qu’un homme.”

Puis, il s’est envolé.

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