Arnaqueur, punk, magus, justicier : John Constantine est bien des choses, et sa longévité éditoriale prouve que même à notre époque, où les lecteurs préfèrent suivre un auteur ou un artiste plutôt qu’un personnage, les meilleurs (ou, en l’occurrence, les pires) d’entre eux parviennent à tirer leur épingle du jeu.

Pourquoi et comment John Constantine, personnage énigmatique et attachant, mais somme toute assez secondaire des épisodes de SWAMP THING écrits par un autre magus (Alan MOORE), a-t-il pu devenir le protagoniste de la plus longue série Vertigo, et de loin (300 numéros entre 1988 et 2013, tout de même) ?

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La première réponse, c’est bien sûr que le personnage est un modèle du genre : le « magicien prolétaire », qui n’a pas d’amulette dorée, de cape écarlate, ni l’air hautain de ceux qui ont observé les tourments abyssaux de la démence, s’est immédiatement attiré la sympathie des lecteurs, incarnant du même coup un archétype nouveau Constantine, lui, n’a pas observé la folie de loin : il s’est plongé dedans, un peu par hardiesse, un peu par erreur, et n’en est pas ressorti indemne Ce type d’antihéros occulte qui n’a pas peur de se salir les mains, au moins aussi inquiétant que les menaces qu’il affronte, est tout à fait emblématique de la fin des années 80, où les frontières strictes de la bonne morale finissent tout à fait de effacer, emportées par la violence ultralibérale en vogue à l’époque Face à ce monde impitoyable, John Constantine réagit avec la colère des justes. Et cette colère, ce sera son moteur pour les 300 épisodes de son comic book.
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Comment résister à un personnage aussi fascinant ?

La seconde explication de la popularité inébranlable du titre HELLBLAZER, c’est la chance éditoriale dont il a bénéficié : les plus grands scénaristes de son époque se sont succédés au chevet de John Constantine, chacun apportant sa pierre à édifice déviant de son histoire insolite. Mais, comme Constantine le sait bien, la chance, ça se provoque Il y a une méthode à la folie qui entoure la série HELLBLAZER, un principe fort simple : la plupart des scénaristes qui se sont retrouvés sur le titre avaient fait leurs preuves sur d’autres séries Vertigo. Chacun d’entre eux a su éclairer le personnage d’une manière inédite tout en conservant, bien sûr, ses caractéristiques propres établies par l’ermite de Northampton Jamie DELANO, qui a lancé le titre mensuel, a tout de suite ancré John dans son époque, opposant l’ex-punk de Liverpool aux dérives ultraconservatrices de l’Angleterre thatchérienne.
 
Politique, intense, mais non dénué d’une certaine poésie mélancolique, son passage sur le titre reste un modèle du genre. Pour prendre sa suite, Garth ENNIS (bientôt rejoint par l’inestimable Steve DILLON) a suivi la seule voie raisonnable : changer franchement de cap, en humanisant énormément John Constantine et son entourage, tout en conservant bien sûr sa causticité intrinsèque. Ensuite, Paul JENKINS (seul relatif inconnu à avoir écrit un nombre conséquent d’épisodes) a quant à lui exploré les racines typiquement britanniques du personnage, épaulé par le sublime Sean PHILLIPS au dessin. On en arrive à l’auteur qui nous occupe aujourd’hui, et dont les épisodes sont regroupés dans ce volume : Warren ELLIS, le pitbull de l’Essex, qui lorsqu’il a repris le titre scénarisait encore son grand œuvre (TRANSMETROPOLITAN), et dont la virulence fait en général passer ses collègues les plus hardis pour de timides enfants de chœur.constantine7À cette époque, ELLIS a de grands projets pour HELLBLAZER : il pense demeurer sur le titre aussi longtemps que ses trois prédécesseurs, et commence à jeter les bases de sa saga : ambiance résolument urbaine, retours ou apparitions de personnages secondaires importants (Watford, Clarice, Map ) et collision frontale avec le quotidien Comme il le dit dans son introduction (à lire dans GARTH ENNIS PRÉSENTE HELLBLAZER volume 2), ce qui caractérise le ton de HELLBLAZER.[blockquote right= »pull-right »]“C’est l’assurance limpide que la véritable horreur n’est pas perpétrée par des monstres d’opérette aux yeux révulsés, ou par des trucs pâles habillés en noir et aux noms débiles La véritable horreur ne provient que des gens Les gens, tout simplement Ils sont la chose la plus terrifiante au monde ” [/blockquote]Après un récit en six parties (« Hanté ») et quelques one-shots emplis de fantômes, ELLIS s’attaque donc à un féau de son époque : l’ultraviolence dans les écoles américaines.Mais quand on s’attaque aux dépravations de son époque, on peut être victime d’avoir été trop visionnaire : l’épisode, bien que réalisé avant le massacre de Columbine (avril 1999), est censé sortir juste après cet effroyable fait divers. Les responsables éditoriaux prennent peur et refusent de publier « Shoot » en l’état Bien sûr, Warren ELLIS ne transige pas, refuse de modérer son propos, et claque la porte, interrompant son run au bout de dix épisodes à peine (Bien des années plus tard, un changement de direction permettra à « Shoot » d’être enfin publié, ce qui est la moindre des choses, vu la qualité exceptionnelle de cet épisode ) Il faut heureusement plus que ce regrettable incident pour perturber la carrière aussi désespérée qu’intense de John Constantine. Après ELLIS vient Brian AZZARELLO (le seul Américain de la bande) pour une plongée moite et déviante au sein des travers du nouveau monde, puis Mike CAREY (Lucifer) pour un retour passionnant à l’Angleterre et au mysticisme. Les scénaristes suivants restent moins longtemps (Denise MINA, Andy DIGGLE), à l’exception du dernier de la liste, le délirant Peter MILLIGAN (Shade the Changing Man), qui fait plonger un John Constantine franchement vieillissant (mais toujours vert ) encore plus bas dans les abîmes de la démence.

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En suivant Constantine, l’horreur n’a pas finit de nous surprendre

Ensuite, le personnage regagne l’univers DC « grand public » à l’occasion des bouleversements du New 52, bénéficiant à l’occasion d’une cure de jouvence Il côtoie à nouveau les super-héros, comme à la grande époque de SWAMP THING, et même si la première série de cette mouture (CONSTANTINE) ne dure que 23 épisodes, un nouveau titre (CONSTANTINE: THE HELLBLAZER, assez prometteur) le remplace presque aussitôt Mais que les puristes se rassurent… Rien qu’en se concentrant sur le John Constantine 100% Vertigo, il y a quand même 300 épisodes, plus divers numéros spéciaux et séries limitées, à se mettre sous la dent : des centaines de pages où la colère inhérente au personnage, son véritable moteur, lui a permis de survivre, de se battre, et parfois d’empêcher le monde de sombrer encore plus profondément dans les affres de l’horreur. Il lui a suffit d’un peu de chance…

 

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Découvrir Constantine

Lorsque Constantine apprend que son ancien amour a été brutalement assassiné, il se lance sans aucune hésitation à la poursuite du dangereux et mystérieux criminel. Qui a bien pu s’en prendre à la jeune femme et, surtout, pourquoi ? Quelles vérités John est-il sur le point de mettre à jour ? Sa quête est-elle uniquement motivée par une soif de vengeance ou cache-t-elle de plus sombres motivations ? Le voyage risque d’être éprouvant.

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