Duane SWIERCZYNSKI est un scénariste et romancier américain, né en 1972. Il publie son premier roman, Secret Dead Men, en 2005. Par la suite, il partage son temps entre les travaux en prose, Á toute allure (2006), Date limite (2010), et des scénarios de comics comme Iron Fist, Punisher ou Deadpool.


Les mots « comics noir », « BRUBAKER » et « RUCKA » sont à jamais complètement associés dans mon esprit. Il m’est difficile de songer à l’un de ces termes (« BRUBAKER ! ») sans penser automatiquement aux autres (« comics noir ! », « RUCKA ! »). Sans blague. C’est comme un tic nerveux. Et peu importe le nombre de verres de bourbon que je peux avaler ou de cigarettes que je peux fumer, je n’arrive pas à m’en débarrasser. Et je ne fume même pas. Je dois admettre que c’est en partie personnel. Le premier « comics noir » que j’ai lu – et par noir, j’entends une histoire qui hurle « désespérément voué à l’échec » – était Scène de crime (ed. Delcourt). Mon agent me l’avait conseillé, connaissant mon amour inconsidéré pour HAMMET, CHANDLER, CAIN ou MACDONALD, et ça reste un de ces graphic novels dont je recommande la lecture aux fans de polars qui disent ne pas arriver à lire de « petits miquets ».

J’ai dû acheter une demi-douzaine de copies ces huit dernières années, peut-être plus, parce que je n’arrête pas de le prêter et je ne supporte pas de ne pas l’avoir sur une de mes étagères. Depuis, j’achète tous les comics qui arborent le nom de BRUBAKER – de SLEEPER en passant par Criminal et j’en passe – pour la même raison que j’achète tous les bouquins avec les noms de David GOODIS, Wade MILLER ou Fredric
BROWN sur la couverture. Les meilleurs auteurs pimentent leur travail avec une vision du monde, quel que soit le type d’histoire, quelle que soit la forme (nouvelle, comics, scénario, poème homérique). BRUBAKER parlait ma langue, mais dans un autre langage, si vous me suivez.

Ma découverte de Greg RUCKA ne fut pas très différente. RUCKA et moi avons le même agent – un fan de comics du nom de David Hale SMITH – et il m’annonce un jour que RUCKA n’avait pas seulement écrit un polar implacable basé en Antarctique (Whiteout, qui crée une atmosphère brillante à faire pâlir d’envie les autres auteurs, dans le style pourquoi j’y- ai-pas-pensé-avant) mais qu’il écrivait aussi DETECTIVE COMICS.

J’ai foncé dans la boutique de comics la plus proche pour acheter autant de numéros que possible. La Gotham de RUCKA m’apparut immédiatement familière, mais pas dans le sens où je m’y attendais. Cette Gotham n’était pas le délire gothique de Tim BURTON, ou le casino fluorescent de Joel SCHUMACHER des films des années 90. À la place, RUCKA déroulait ses histoires dans le même genre de jungle que j’adorais visiter dans les numéros de Gold Medal des années 50. C’était sombre. Ça puait (enfin, j’imaginais). La violence faisait mal. Les gentils souffraient. Et à nouveau, c’était une vision du monde qui m’attirait. C’était totalement noir.

Bon, maintenant, vous comprenez. Noir. Inspecteurs. RUCKA. BRUBAKER. Comics. Tous ces termes ont commencé à se mélanger dans ma tête, tous complètement et irrémédiablement liés les uns aux autres. Et là, Dieu me vienne en aide, ils ont commencé à écrire GOTHAM CENTRAL.

Je pense que maintenant vous connaissez l’histoire (encore une fois, une de ces histoires pourquoi-j’y-ai-pas-pensé-avant qui vous donne envie de trouver BRUBAKER ou RUCKA et de leur botter le cul) : des histoires policières racontées du fond des allées de l’univers DC. BRUBAKER et RUCKA ne réécrivent pas seulement les codes des séries policières modernes comme Law & Order mais également les romans originaux et palpitants d’Ed McBAIN, le créateur des « procedural » policiers (même si McBAIN a toujours détesté ce terme) dans les années 50. McBAIN ne nous a pas seulement donné un héros flic, il nous a donné toute une équipe. Et avec GOTHAM CENTRAL, BRUBAKER et RUCKA ont brillamment appliqué la formule de McBAIN à la ville de Batman. Leurs héros policiers ne portent pas de Fedora, ne mâchouillent pas de cigares, ils sont modernes, complexes et ont des défauts : ils sont réalistes. On peut s’identifier à ces personnages, c’est ce qui m’attire vers ce genre d’histoires.

Ne vous méprenez pas : les enquêtes menées par l’élite de Gotham sont sombres, complexes, pleines de suspense et de surprises. « Cibles Mouvantes » est un thriller classique et haletant, une course contre la montre pour attraper un assassin, qui commence avec une scène percutante qui, même si elle est légèrement télégraphiée, nous surprend néanmoins. « La Vie est Pleine de Déceptions » prend l’histoire classique du mystère du cadavre dans le salon (mais comme il s’agit de Gotham, c’est une fille, et elle est dans une benne) et nous fait suivre l’enquête à travers les yeux de différents détectives. « Irrésolu » est une affaire non classée très sombre centrée autour d’un acte d’une violence inouïe qui a eu lieu dix ans auparavant, et qui suit l’Unité des Crimes Majeurs de Gotham alors qu’ils doivent gérer les répercussions de cet événement dans le présent.
Mais, comme je le disais, ce ne sont pas seulement les enquêtes qui font de GOTHAM CENTRAL un tel plaisir, ce sont les policiers que BRUBAKER et RUCKA assignent à ces enquêtes. Mon problème avec la plupart des séries policières de nos jours c’est que les policiers ne semblent pas avoir de vie privée, ils ressemblent plus à des espèces de stéréotypes en carton (« le gars sincère », « l’excentrique », « la gothique », etc…). Je ne sais pas pour vous, mais je veux que mes policiers fictifs soient des gens de chair et d’os. Je veux qu’ils aient des problèmes. Je veux qu’ils soient intéressants.

Et c’est exactement ce que BRUBAKER et RUCKA ont fait avec GOTHAM CENTRAL – ce qui n’est pas une mince affaire dans une ville comme Gotham, où des super-héros masqués se balancent au-dessus des toits et où des super-vilains avec des « machines à congeler » évoluent à vos côtés. Les flics de GOTHAM CENTRAL – Josie Mac, Marcus Driver, Dag, Renee Montoya, Del Arrazio, pour n’en citer que quelques-uns – ne sont pas juste réalistes, ils ne pourraient exister que dans une ville comme Gotham.

Ce qui me ramène à cette « vision du monde » dont je parlais plus haut. Vous comprenez, ma définition de « noir » est simple : « noir » = « foutu ». Peu importe que vous vous battiez, que vous essayiez d’être un homme (ou une femme) honnête, il y a des forces qui vous dépassent et qui vous tirent vers le bas – ou pire encore, qui se moquent totalement de vous et de votre petite vie pitoyable. Je n’en suis pas sûr, mais je pense que l’attrait de GOTHAM CENTRAL réside dans le fait que ses personnages étaient des personnages classiques de roman noir – des gens ordinaires qui essayent de faire le bien dans un monde qui essaye sans cesse de les écraser avec un pouce géant. Et pourtant, ceux qui constituent l’Élite de Gotham ne sont pas des fonctionnaires maussades avec des flingues. Ils tombent amoureux. Ils se font des blagues. Ils se bagarrent. Ils pleurent. Un de mes moments préférés se trouve dans la première histoire
« Rêverie et Tristes Réalités » où la réceptionniste (et opératrice du Bat-Signal) Stacy parle de ses collègues : « Ces hommes et ces femmes mènent l’enquête sur les crimes les plus affreux dont on n’ait jamais entendu parler, ils traversent des bains de sang pour obtenir des réponses pour des gens qui sont morts… Et la moitié du temps, ils font les marioles. »

Pourquoi vouloir passer du temps avec un type qui se déguise en chauve-souris géante quand on peut traîner avec ces gens ?

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Pour plus d’infos sur le prochain tome de Gotham Central, rendez-vous ici : http://www.urban-comics.com/gotham-central-tome-2
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