Vous qui avez la chance de découvrir pour la première fois le travail de Lee Bermejo en ouvrant de grands yeux, vous n’êtes pas seul à avoir ressenti cela. En général, quand un nouveau talent du calibre de Lee déboule, c’est avec une soudaineté que beaucoup pourraient croire instantanée. Le travail a l’air tellement abouti qu’il semble avoir jailli de nulle part, complètement formé et sans période de gestation. Et comme avec beaucoup de “succès instantanés” et particulièrement celui de Lee Bermejo, rien n’est plus éloigné de la réalité.
Un de mes grands plaisirs, quand j’ai fondé et dirigé WildStorm Productions, ça a été la découverte de nouveaux talents. Je me souviens des difcultés que j’ai eues à percer dans ce milieu, et je savais qu’un programme de stages m’aurait bien aidé en début de carrière. Alors, j’avais décidé que WildStorm ne se reposerait pas uniquement sur le même réservoir de talents que le reste de l’industrie des comics. C’est pourquoi nous avons examiné des milliers de books et de dessins venus de toute l’Amérique du Nord, à la recherche de la nouvelle star du crayon. En bout de course, nous en avons sélectionné et engagé une petite dizaine sur une vingtaine d’années.

Lee faisait partie d’un de ces derniers groupes de dessinateurs stagiaires recrutés par WildStorm et, pour être franc, son talent n’était pas si évident quand il a été engagé. Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : il était bon. Très bon, même, mais rien ne laissait présager le style dramatique et les atmosphères qu’il créerait plus tard dans sa carrière. Ce qui le mettait à part, par contre, c’était son éthique de travail, son attitude, et son amour intense pour l’Art. Parmi tous les dessinateurs que j’ai rencontrés, c’était un de ces rares talents qui ne considérait pas ses dons comme allant de soi. Qui plus est, il mettait le même zèle et la même énergie dans chacun des travaux qu’on pouvait lui demander, quelle que soit son importance : que ce soit une carte à collectionner ou une histoire de complément dans Resident Evil, Lee voyait chacune de ces missions comme une opportunité d’apprendre et de s’améliorer. C’est un des gars les plus travailleurs que j’aie jamais rencontré. En se poussant en permanence sur le plan artistique, Lee est sorti du studio en étant une force à prendre en considération. Et c’est là qu’est le pouvoir magique de l’Art. Il transforme les gens. J’aimerais pouvoir m’attribuer le mérite de tout ça, mais comme je le disais, tout venait de Lee et de sa force intérieure.

batman noel

Ce qui nous amène à Batman : Noël, le premier projet qu’il a écrit lui-même, avant de l’illustrer. Dire que je suis fier de sa réussite serait un euphémisme. En fait, je suis même assez jaloux. On dit que, dans les milieux du divertissement, il faut choisir entre le succès commercial et le succès critique. Lee Bermejo est l’un de ces rares salopards qui arrivent à concilier les deux, et nous laissent pantelants face à la majesté et à la beauté de son art. Il y a une contradiction, un paradoxe stylistique. Le style néogothique de Lee est, en surface, plaisant et lumineux, mais sous la surface il laisse deviner un monde bien plus sombre et bien plus dérangeant. Son graphisme est dynamique et pourtant riche de nuances. Il combine l’esthétique du film noir avec un modernisme assumé. Il est sombre mais captivant. Il crée un monde luxuriant, fait de couches et de replis imbriqués, dont les lumières crues rendraient presque la couleur superflue. Mais par chance, sa collaboratrice Barbara Ciardo sait bâtir sur les formes existantes et se poser en complément plutôt que de noyer les pages avec sa palette. On peut littéralement ressentir la chaleur divine émise par l’aura de Superman, et le froid glacé qui enserre Gotham City.

Le résultat n’est pas seulement un bel album, c’est un album de très grande tenue. Un autre adage dans ce milieu veut que quand un auteur débute par le dessin, puis qu’il commence à se mêler d’écriture, son travail est d’autant plus surveillé et critiqué. Par chance pour nous, Lee Bermejo n’a peur de rien et a confiance en ses capacités dans les deux domaines. Parce que ce monde serait trop propre et trop aseptisé sans sa vision singulière, unique.

Jim Lee

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