Brian Azzarello a dit un jour : « ce qu’on peut lire de pire, c’est ce qu’on n’a pas besoin de lire parce qu’on sait déjà ce qu’il va se passer. » cher lecteur, il n’y a aucune crainte à avoir de ce côté avec 100 Bullets. on peut raisonnablement affirmer que le tandem Brian Azzaello – Eduardo Risso n’a jamais produit « ce qu’on peut lire de pire ». ceux parmi nous qui sont fans de la série ne savent pas à quoi s’attendre, et ça nous plaît. Nous avons besoin de lire ces histoires sinistres parlant d’hommes et de femmes tâchantestt de survivre, de vaincre l’adversité, de gagner. 100 Bullets nous propose des personnages aux motivations transparentes ou changeantes, des double, des triple-jeux, et des gens carrément irrécupérables. Ce mélange toxique nous est servi avec un double verre de vengeance, épicé d’un soupçon de sexe et de violence. Quand régulièrement, l’avarice, la corruption et la trahison explosent dans ces pages, je tremble sur mon siège, je regarde par-dessus mon épaule en disant : « Bon dieu de… ? » Puis, j’y réfléchis, et je me force à sourire. Si seulement j’avais fait attention à cet indice, cette suggestion, ce détail, dix épisodes auparavant. Je suis un fan. Et j’écris ces mots en tant que tel. Pas en tant que critique voulant déconstruire cette oeuvre littéraire, pas en tant qu’auteur de polar, certainement pas en tant que spécialiste de tout ce qui est comic book… pardon, Graphic Novel. Mais en tant que type qui a découvert sur le tard cette lecture dérangeante superbement illustrée, et qui, en finissant cette première histoire sur Dizzy Cordova et son désir ambigu de vengeance, a compris qu’il lui faudrait lire la totalité des cent épisodes. Qu’est-ce qui m’attire ? Sont-ce les dialogues, durs et familiers, mais pourvus d’un rythme et d’une sensibilité que je pourrais qualifier de poétiques si j’étais d’une humeur plus romantique ? Ou les femmes… fortes, impertinentes, intrigantes et bien trop dangereuses pour les hommes ? Ou les références aux maillons faibles des chaînes sociétales que nous portons tous ? On peut bien sûr parler des dessins, absolument magnifiques du début à la fin, qui illustrent parfaitement les paroles et l’action, larme après larme, coup après coup. Oui, j’en suis témoin, le scénario complexe et les personnages torturés ont étendu la définition de la littérature d’évasion. Mais ce que je retiens par-dessus tout, c’est que ces histoires me divertissent, tout simplement. Je ne dirais pas que 100 Bullets est fun, mais je soupçonne que tous ses lecteurs passent un bon moment. La série a commencé en exhibant un cadeau à double-tranchant : une arme spéciale et ses cent balles non identifiables, à utiliser pour satisfaire l’un des plus grands fantasmes : la vengeance sans les conséquences (si ce n’est la culpabilité). Ça touche tout le monde, non ? Nous voici presque aux deux-tiers de la saga, et cette arme et ces balles sont quasiment devenues un détail. Azzarello et Risso ont depuis longtemps dépassé les limites des débuts et leur série devient meilleure à chaque nouvel épisode. Le monde décrit dans les épisodes 58 à 63 de 100 Bullets reflète une réalité que je reconnais, mais que je n’ai pas besoin de nier… Un monde qui ne peut exister qu’au travers des sublimes cases et des dialogues stylés créés par Azzarello et Risso. Je veux accepter cela. Néanmoins, je dois admettre qu’il y a quelque chose chez Dizzy qui sonne si juste que c’en est douloureux. Je ne crois pas en l’existence d’un véritable agent Graves, mais je comprends ce que Graves fait à son monde, et… parce que je suis le voyeur accro que je suis, condamné à voir cette pièce cruelle se dérouler jusqu’au bout… Graves fait aussi quelque chose à mon monde. Je suis peut-être trop blasé pour les théories du complot, mais d’un autre côté, j’ai visité quelques ruelles sombres, et même un rescapé chicano des guerres culturelles peut avoir appris que ce qu’on ne sait pas peut nous faire du mal. oeil100bulletprezparÇa n’a jamais été aussi vrai que dans ce recueil. les plus petits prennent un risque calculé, misent tout pour toucher le gros lot. Au final, ils n’ont jamais eu la moindre chance. Que ce soit les pathétiques Christine et Wally, condamnés par la réalité de leurs misérables existences, ou l’ambitieux Tino et son héroïsme mal placé. Voilà des personnages qui ne peuvent pas relier les points qui les entourent, qui sont incapables de saisir la nature essentielle de leur échec. Certes, ça n’est pas leur faute. ainsi va la vie, ainsi va la mort dans les rues d’Azzarello et Risso. Les puissants n’en soufrent pas moins. Voyez Megan : elle pensait connaître toutes les réponses. Elle s’avère n’être qu’une pièce de plus dans un immense puzzle que je bataille pour assembler, mais que je ne puis encore compléter, pas encore. Je pense avoir saisi les enjeux ultimes de la lutte de pouvoir, mais je me demande ce qui importe le plus à ces personnages : la vengeance ou le contrôle, entrer dans la partie ou renverser l’échiquier ? Voilà comment cette lecture m’affecte. Je sors mon vieux vinyle de Let It Bleed, je lance directement « Gimme shelter ». le solo de Merry Clayton prend possession de mes enceintes, et la voix de la ville se fait entendre à travers le rock and roll. J’entends le cri de quelqu’un qui pourrait être perdu dans les pages d’une histoire d’Azzarello. J’ai soudain envie d’un verre du meilleur scotch. Je me souviens d’un bar que je fréquentais, avec ce vieux barman hippie et cette serveuse qui sortait tout juste de sa cure de désintoxication. Je jure de ne jamais accepter une arme offerte par un inconnu, aussi séduisante que soit son offre. Nous pensons, nous espérons que Brian Azzarello a tout écrit dans sa tête, jusque dans les moindres détails, et nous savons qu’il connaît déjà la dernière phrase de la dernière histoire du dernier épisode, et que quand ce moment arrivera, Eduardo Risso retranscrira cette vision précisément, authentiquement. La foi nous porte en avant, vers la prochaine histoire et la prochaine volée de surprises. Il y a quelque temps, j’ai fait la remarque à Brian que je ne m’attendais pas à un certain rebondissement spectaculaire du scénario, et il m’a dit qu’a priori, je ne m’y attendais pas, mais que « j’aurais dû le voir venir ». et puis, il a ri. Je comprends ce qu’il a voulu dire, maintenant.

Manuel Ramos Denver, Colorado – Janvier 2006

Manuel Ramos est l’auteur de six polars, dont the Ballad of Rocky Ruiz, Nommé aux Edgar Awards, et Moony’s Road to Hell. Son  livre le plus récent est Brown-on-Brown, un Roman se déroulant dans la superbe mais dangereuse vallée de San Luis, dans le sud du Colorado. Il écrit, il est juriste, et il enseigne la littérature à Denver.

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